« Ma fille a perdu l’intérêt de s’envoler »

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J’ai reçu cette lettre de Véronique, par email. La lettre d’une mère qui voit sa fille étudiante, la première de sa famille à trouver les bancs de l’université, ne plus pouvoir y accéder par temps de Covid, et lentement décliner. Avec son autorisation, je la partage avec vous.

Bonjour Monsieur Ruffin,

Je vous souhaite sincèrement, une très belle année 2021. …

En tant que maman, fière d’une toute jeune universitaire de cette année, je n’ai d’autres combats en ce moment, que de soutenir comme je le peux, ma fille qui, hier, était si heureuse d’avoir réussi l’exploit de rentrer à l’université, trouver son propre appartement en colocation qui lui permettrait de suivre ses études tant désirées sans demander d’argent à ses parents qui n’auraient pu l’aider.

Mais qui, aujourd’hui à bientôt 19 ans, a perdu l’intérêt de s’envoler du nid familial. Chaque dimanche, je la raccompagne, toute fière de m’offrir le thé dans sa petite chambre d’étudiante, et chaque vendredi, elle me saute dans les bras soupirant de soulagement. Elle n’imaginait pas ses études comme cela.

Elle m’explique qu’elle a hâte qu’on ait enfin la ligne internet à la maison pour rester chez nous, car elle se sent seule. Moi en toute innocence, je lui propose, comme à la belle époque, de se faire des amis pour s’entraider. Mais quels amis, me dit-elle ! Elle ne serait même pas capable de reconnaitre ces visages masqués qu’elle n’a vu que quelques heures au début du trimestre quand ils avaient la chance de se croiser et étudier ensemble…. Même sa colocataire a fui l’appartement qu’elles partageaient pour rejoindre sa famille en province. Elle me dit que celle-ci va sûrement rester dans le cocon familial cette année car elle a la chance d’avoir internet à la maison.

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La chance d’avoir internet à la maison, nous ne l’avons pas encore, bientôt peut-être, me dit le fournisseur « avec qui on aurait tout compris » s’il n’avait pas mis trois mois pour créer notre ligne téléphonique après notre déménagement… « Une guerre des télécoms », me répond le pauvre technicien au bout du fil. Je comprends que tout comme moi, cette guerre n’est pas la sienne.

Et puis, Noël arrive, ma fille revient « à la maison » dans l’espoir que la rentrée aura lieu ….

Noël passe, le jour de l’an aussi, mais toujours aucune nouvelle de cette université qui reste sous un silence effarant pour nos jeunes dont l’angoisse est palpable, même pendant la fête …

Et puis, je repense à mes propres termes, Oh ! J’emploie les grands mots ! Ceux qui vexent les grands. Mais non, en fait, ma fille n’est pas une « victime » de ces combats de titans. Elle est bien entourée elle… Sa maman, sa mère-veilleuse, comme elle m’appelle, craignant pour la santé morale de son trésor, bravait deux fois par weekend, la police de la COVID pour venir la chercher pendant le confinement « en passant la barrière des 20 kms », délinquante de l’attestation que je suis,  pour la réconforter, qu’elle puisse soupirer et la redéposer ensuite chez elle, à la grande ville, où elle est seule, mais qui est malheureusement pour elle le seul endroit où elle peut avoir le graal de la 4G pour suivre le peu de cours que ses professeurs fantômes lui donnent à l’autre bout du réseau.

Malgré mon soutien, elle me dit qu’elle n’en peut plus de ses cours sans consistance. Ce Graal de l’université pour notre famille qui n’a guère atteint plus que le BAC pro …. Notre chère intellectuelle dont nous sommes si fiers me dit que ces cours n’ont pas de sens, qu’elle n’arrive pas à se concentrer, à se motiver, elle qui était si courageuse et sérieuse …. Tout en essayant de l’encourager, je ne peux que lui donner raison. Nous sommes trahis par notre éducation.

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Alors, en attendant, Monsieur Ruffin, je vous remercie de parler pour nos jeunes qui n’ont plus de souffle, plus de voix ….

Car hier, c’était la pauvreté qui pesait sur les jeunes épaules de nos étudiants, mais aujourd’hui, elle n’est plus la seule qui met à mal nos enfants : aujourd’hui, le mauvais traitement anti-COVID qu’on leur a réservé est aussi maltraitant que cette satanée pauvreté. En fait, actuellement, ils sont plus paumés que pauvre …. Allez voir sur les réseaux d’étudiants, pas un seul ne se plaint de la pauvreté, mais tous se sentent abandonnés et désespérés de ne rien voir venir, autant en cours sérieux pour étudier, qu’en aide morale. Même le numéro spécial psy ne répond plus dans ce brouhaha d’adultes, gérant de leur savoir et leur futur sacrifié….

Alors, hormis le fait qu’on ait décidé que leur vie future soit « non essentielle », on se permet de les stresser avec des partiels qui viennent de nulle part, sur des cours dont ils n’ont jamais vu les professeurs, on leur en balance certains en mode « contrôle surprise », même le samedi… et même le dimanche. Ma fille a même été tenue au courant d’un partiel seulement une fois qu’on lui a envoyé son absence injustifiée, et il y a celui pour lequel elle a été notée sur le Doodle et qui est mis aussi en absence injustifiée alors qu’elle a bien envoyé son devoir effectué devant mes yeux. Il avait été corrigé par un autre professeur qui n’est pas le sien… travail pour rien…

Bien sûr, vient le jour des résultats, le couperet que l’on attendait tous… C’est au téléphone, dans les pleurs de ma fille que j’apprends les mauvais résultats des partiels qui n’en étaient pas vraiment, mais qui malgré tout, dépriment mon étudiante. Elle ne comprend pas pourquoi malgré son acharnement et son sérieux, elle n’obtient que ces maigres points aux examens. Je lui explique, bien sûr, qu’il est difficile d’obtenir de bons résultats sans réels cours, sans professeurs, sans apprentissage…. Bref, je tente de lui expliquer qu’elle n’y est pour rien…. Même si tout au fond de moi, je me demande ce que cette génération sacrifiée va devenir. Cela me fait de plus en plus peur, avez-vous une réponse viable pour leur avenir ?

Ils veulent les rendre fous… Ce ne sont plus des études enrichissantes, c’est le parcours du combattant, une ingérence totale et sadique des vies de notre jeunesse qui n’en sortira pas indemne. Seulement les plus solides résisteront… Pourvu que les plus faibles ne fassent que laisser tomber leurs études et ne fassent pas partie des nombreuses victimes collatérales de cette gestion sadique d’un Etat qui ne souhaite qu’une chose à ce sujet : « La mort de notre université » pour la donner au marché de la finance… Pour eux, le tour est joué, il n’y a plus qu’à attendre la fin de la guerre pour que le lapin sorte de son chapeau et enrichisse encore les mêmes profiteurs.

Alors, je le répète,s’il vous plaît ne lâchez pas nos enfants, ils vont tous mal… Les grands qui leur ont promis une belle vie s’ils étudient bien les ont trahis, abandonnés, maltraités et enfermés. J’ai honte de maltraiter notre jeunesse, nos enfants, leur avenir, notre avenir !!! Merci

Véronique,

Une simple maman citoyenne.

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