Zuckerberg, la crevette et le camion

Les ralentir, voilà l'enjeu. Ralentir les flux de capitaux. Ralentir les flux de marchandises. Ralentir quand tous les Mark Zuckerberg du monde ne font qu'accélérer. Accélérer les travailleurs qu'on jette. Accélérer la planète qu'on brûle.
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J’avais prévu de vous apporter une crevette mais, craignant de choper une amende, par lâcheté, j’y ai renoncé et l’ai laissée dans mon sac. Je souhaite en effet vous raconter une histoire de crevette. Celle d’une crevette pêchée en mer du Nord, sans doute aux alentours de Oslo, qui traverse douze frontières – Danemark, Allemagne, Pays-Bas, Belgique, France, Espagne… –, et qui, par le détroit de Gibraltar, arrive à Tanger, soit un parcours de 3 700 kilomètres. La crevette se retrouve là-bas pour être dépiautée à moindre coût par des femmes qu’on surnomme les « femmes-crevettes » non parce qu’elle ne bénéficient pas d’un salaire minimum ni parce que leurs horaires de travail ne sont pas limités, mais à cause de l’odeur qui s’attache à elles à cause de leur activité et qui leur vaut d’être ostracisées. Ensuite, les crevettes sont renvoyées en Belgique, après un nouveau trajet de 2 300 kilomètres cette fois, dans les environs de Bruges, pour y être conditionnées et empaquetées. Elles auront donc parcouru la distance de 6 000 kilomètres au total.

Je pourrais raconter une histoire similaire avec un yaourt et peut-être viendra bientôt le tour des abricots, la question du train entre Rungis et Perpignan étant loin d’être réglée.

Même les routiers jugent cette situation absurde. Je me trouvais récemment sur l’aire de Passy, entre Chamonix et l’Italie. Jean-Claude, qui dégustait sa gamelle en compagnie de ses copains, m’a alors dit : « Tous les mercredis, je fais passer des bêtes. Je les amène des Pays-Bas jusqu’en Italie. Les porcs sont nés aux Pays-Bas mais, préparés en Italie, ils pourront bénéficier de l’appellation « jambon de Parme », les tranches ainsi étiquetées pouvant repartir vers le Nord de l’Europe. » Je m’attendais à un autre son de cloche, de la part des routiers ; je m’attendais qu’ils défendent leur boulot ; mais même eux trouvent cela absurde. « On charge des bobines de papier, m’ont-ils dit, de même grammage, de même poids, à l’aller comme au retour, entre la France et l’Italie, on ne comprend pas ! » Et il en va de même pour le transport du bois.

Les conséquences en sont évidentes pour Fernand, qui habite à deux pas, à Chamonix. Il voit, depuis son jardin, lui qui a été guide de haute montagne, qui a gravi tous les sommets, les arbres changer – les épicéas s’assèchent –, la Mer de Glace reculer de trente à quarante mètres par an, des lacs se former là où il n’y avait que de la glace… On peut traduire ce ressenti de Fernand en statistiques : d’après le Livre blanc sur l’avenir de l’Europe, il était impératif de réduire les émissions de gaz à effet de serre d’au moins 60 % par rapport à 1990 dans le secteur des transports, au lieu de quoi elles ont augmenté de 35 %. De la même manière, on nous incite à diviser par deux les émissions de gaz à effet de serre au cours des vingt prochaines années, alors qu’on prévoit une hausse du trafic routier de 45 %. On peut certes espérer, d’ici là, un transport décarboné mais il est bien improbable d’imaginer qu’on compensera ainsi l’augmentation des gaz à effet de serre.

Or, qu’y a-t-il, dans le texte, sur ce qui me semble devoir être le gros morceau, à savoir le trafic de marchandises ? Rien. Sur les trottinettes, sur les bornes électriques, sur la concurrence entre auto-écoles, oui, mais sur le transport de marchandises, rien, comme s’il s’agissait d’un tabou, d’un interdit, d’un impensable, d’un angle mort, d’un point aveugle… Pourquoi ? Parce que c’est la clef de voûte de votre libre-échange : il faut que les marchandises circulent vite et à moindre coût. Voilà qui me rappelle une plaquette que j’avais trouvée dans les locaux de la Commission européenne, qui invitait les citoyens à utiliser des ampoules à basse consommation d’énergie, à vérifier la pression des pneus de leur voiture, à fermer le robinet quand ils se brossent les dents, à privilégier les déplacements à pied ou à bicyclette – mais qui ne contenait pas un seul mot sur le transport des marchandises.

C’est en effet la logique qui domine depuis cinquante ans, au sein de l’Union européenne : transporter plus vite et moins cher. « Plus vite » : il s’agit d’effacer les frontières, les barrières commerciales, douanières, monétaires et physiques avec la construction de milliers de kilomètres d’autoroute, avec la construction de tunnels – sous le mont Blanc, sous la Manche… –, de manière à raccourcir les distances et à abréger le temps de transport. « Moins cher » grâce au gazole détaxé, grâce au fait que les camions ne paient pas la chaussée qu’ils détruisent – ils détruisent en effet au moins 10 000 fois plus la chaussée que les voitures individuelles or ils ne paient pas 10 000 fois plus –, grâce à l’autorisation de circuler donnée à des poids lourds de 44 tonnes au lieu de 38 tonnes, grâce à la délocalisation du transport international vers la Roumanie et la Pologne, les transporteurs roumains et polonais mangeant leur gamelle dans leur cabine plutôt que d’aller manger dans les restaurants routiers, et travaillant pour un salaire de 700 à 1 000 euros par mois grand maximum, grâce au passage à 56 heures de travail par semaine, enfin, surtout, grâce au fait que la pollution est gratuite pour les grandes entreprises de transport. Voilà qui a contribué à casser le fret ferroviaire dont la part a été divisée par trois en trente ans. En outre, en valeur absolue, elle a été divisée par deux depuis l’ouverture à la concurrence, au début des années 2000.

Quel est l’enjeu ? Pourquoi ne faut-il pas augmenter le trafic de marchandises ? Parce que, je l’ai dit, c’est la clef de voûte de la mondialisation, parce que c’est ce qui permet aux multinationales de réaliser des économies d’échelle sur le continent. Pourquoi, par exemple, l’entreprise Whirlpool – je m’occuperai à nouveau, demain, du dossier WN, repreneur de Whirlpool – a-t-elle délocalisé la production de ses lave-linge vers la Slovaquie, de ses sèche-linge vers la Pologne, même si les marchés de consommation demeurent dans le Nord de l’Europe ? Parce que le temps de transport entre la Pologne ou la Slovaquie et le Nord de l’Europe coûte fort peu, si bien que l’entreprise réalise des économies d’échelle. Ainsi, en 1989, on avait 38 usines Whirlpool-Philips dans la petite Europe à Douze ; il n’en reste que huit dans la très grande Europe.

Si nous devions rédiger une loi d’orientation des mobilités, nous partirions du principe opposé : moins vite et plus cher pour le transport de marchandises. Nous taxerions le gazole, mettrions fin au dumping social, relèverions les coûts du péage – comme a pu le faire la Suisse qui n’est pourtant ni un pays marxiste ni un pays autoritaire –, nous ferions porter le coût de la pollution sur les entreprises de transport.

Quels seraient les objectifs de ce mot d’ordre : « Moins vite et plus cher pour le transport de marchandises » ? Ce seraient la suppression des transports inutiles – et ils sont nombreux –, le glissement vers le fret ferroviaire, plutôt que sa casse, et les relocalisations. Les relocalisations, elles peuvent survenir si l’on augmente le coût du transport routier en Europe et celui du transport maritime dans le monde. Ce serait la meilleure arme contre les délocalisations. Si l’on veut le retour du sèche-linge ou du lave-linge à Amiens, il faut augmenter le coût du transport, afin d’empêcher un tel éloignement des lieux de production et des lieux de consommation.

Je lisais ce matin une citation tirée d’un discours de Mark Zuckerberg, le patron de Facebook : « C’est la lutte de notre temps. Les forces de la liberté, de l’ouverture et de la communauté mondiale […] Forces pour le flux de la connaissance, du commerce […] contre ceux qui les ralentiraient. » Là est en effet l’enjeu de notre combat : les ralentir. Ralentir les flux de capitaux ; ralentir les flux de marchandises ; ralentir, ralentir, ralentir, quand tous les Mark Zuckerberg du monde et leurs alliés politiques ne font qu’accélérer – accélérer les travailleurs qu’on jette, accélérer la planète qu’on brûle. 

 

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25 réflexions sur “Zuckerberg, la crevette et le camion”

  1. L'ours des P.o.

    Bonjour!
    Ne pas oublier que pendant que la marchandise est dans le camion il n’est pas nécessaire de la stocker dans un bâtiment…

      1. Il vient de démontrer que c’est un peu moins nul le fret ferroviaire que les transports routiers et qu’on pourrait produire sur place à notre grand avantage écologique.. Sauf si on veut que les choses empirent.

  2. Écrire : « Là est en effet l’enjeu de notre combat : les ralentir. Ralentir les flux de capitaux ; ralentir les flux de marchandises ; ralentir, ralentir, ralentir, quand tous les Mark Zuckerberg du monde et leurs alliés politiques ne font qu’accélérer – accélérer les travailleurs qu’on jette, accélérer la planète qu’on brûle. »

    et mettre juste en dessous le logo F…. pour partager l’article, ça fait pas très sérieux.

    1. « et mettre juste en dessous le logo F…. pour partager l’article, ça fait pas très sérieux »
      Ah oui c’est vrai ça, je n’y avais même pas pensé !

  3. Merci à vous qui avez le courage d’apporter de vrais arguments pour défendre des causes justes ,au sein d’une assemblée nationale jamais décidée à vous écouter ,je vous admire .

    Pensez vous possible de réaliser enfin une union des Gauches pour venir à bout des RN et des la REM ?

    Le résultat aux Européennes ouvre t il un désastre en 2022 ?

    Mon message d’appel à la réunion des Gauches m’est dicté par l’immense courage de mon Père :Maurice Puget ,Déporté Résistant ,mort cinq jours après sa libération ,au camp de Sandbostel (Neuengamme ):tous les Résistants fusillés ou morts en Déportation ont lutté pour notre Liberté contre un ennemi implacable,effacé de notre mémoire collective .

    Avec toute mon admiration à vous et aux Députés de FI et encore merci pour toutes vos interventions et propositions .

    Simone Puget ,âgée de 87 ans ;
    2 rue des Ecoles 39120 Neublans Abergement .

  4. Le problème pour n’importe quel gouvernement c’est qu’à l’inverse des G.J., les petits et gros patrons transporteurs européens peuvent bloquer les ronds points. Cela à d’ailleurs été le cas durant une grève récemment où ils menaçaient de le faire. Eh bien, ils furent reçus par le gvt et l’affaire fut rondement menée. Pas de blocage!!! Que nos politiques trouvent un moyens malin pour que les transporteurs participent à l’érosion de nos routes, que cesse le Grand Déménagement du Monde…!

  5. sublime les crevettes….
    si seulement existaient des « fiches de route », de route parcourues accompagnaient les produits que l’on achete….
    Tout notre soutien à vos démarches !!!!!!

    1. CHENEBEAU Michel

      Eh oui, il n’y a plus de mobilisation même chez les écolos pour inscrire l’emprunte carbone sur chaque produit. C’est pas facile à calculer, mais l’acheteur lambda verrait que le prix de la crevette est dérisoire par rapport aux frais de transport et aux frais commerciaux.
      La notification de l’emprunte carbone est essentiel pour faire nos choix d’achat et combattre le réchauffement climatique.

  6. Bravo ! Je suis impressionné par votre opiniâtreté, malgré tous les motifs de découragement vous vous relevez toujours. Vous êtes un exemple

  7. Murielle GARGAUD

    François Ruffin ou le bons sens fait homme !
    Et que dire de l’épouvantable transport des animaux vivants par camions ? Comment justifier leur calvaire inutile, leurs souffrances abominables ?
    Il me semble que la plus puissante des armes à opposer aux Zuckerberg et consorts tient en un seul mot : DÉCROISSANCE.

  8. François, explique nous : Pourquoi tous les députés ne sont pas dotés d’un coeur et d’un cerveau ? Comment, devant une telle évidence, on peut fermer les yeux et se contenter de lever la main pour voter quand il est urgent de se mettre debout et de renverser la table ?

  9. Rabret Anne-Marie

    Merci pour ce discours qui fait du bien à entendre et qui nous change de la langue de bois des petits perroquets que sont les députés Macronistes.
    Votre voix singulière et forte, qui exprime le point de vue de nombreux citoyens privés de parole, est essentielle.
    Par ailleurs, savez-vous pourquoi la collecte des signatures pour le référendum contre la privatisation d’ADP n’est-elle pas encore lancée? Qui est en charge de la mettre en place?
    Merci de votre réponse.
    Très cordialement.
    Anne-Marie Rabret

  10. Bien sûr consommer local, vivre local… ici et maintenant, comme mémé! Pourquoi ne pas faire ce discours au supermarché. Je viens d’acheter un fromage de brebis de Corse… OUPS… j’habite en Bretagne!! La prochaine fois, je prends un fromage fabriqué dans le bled à côté, promis. Pourquoi ne pas nous motiver ensemble au marché, au supermarché… go go go!!!

  11. Analyse toujours aussi pertinente. OUI le transport qui permet les délocalisations et l’exploitation des travailleurs est bien la clef de voûte du libéralisme et l’Europe la construit et la renforce jour après jour. Quel gâchis. Quelle oppression étendue à toute la planète.

    1. Jean Paul MAÏS

      Rien à ajouter à ce que CRO a écrit. Merci François de défendre toutes les causes qui me sont chères ! Jean Paul

  12. Merci Monsieur Ruffin pour ce discours.
    Je repensais à un passage de Bernanos dans « La France contre les robots » en vous écoutants (chap 6 p 82 édition du Castor Astral): « La paix venue vous recommencerez à vous féliciter du progrès mécanique. « Paris-Marseille en un quart d’heure, c’est formidable ! » Car vos fils et vos filles peuvent crever : le grand problème à résoudre sera toujours de transporter vos viandes à la vitesse de l’éclair. Que fuyez-vous donc ainsi, imbéciles ? Hélas ! c’est vous que vous fuyez, vous-mêmes — chacun de vous se fuit soi-même, comme s’il espérait courir assez vite pour sortir enfin de sa gaine de peau… On ne comprend absolument rien à la civilisation moderne si l’on n’admet pas d’abord qu’elle est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure. Hélas ! la liberté n’est pourtant qu’en vous, imbéciles ! « 

  13. Routier Claude

    Merci Mr Ruffin pour cette démonstration par la& crevette du ridicule de tous ces accords commerciaux qui ne servent rien d’autre que le grand capital. Merci pour votre courage, continuez.

  14. claudette GOESSEL Rance

    Toujours de vrais arguments et de vraies informations pour affirmer une position politique, quelle qu’elle soit : nous sommes dans le « Monde réel de François » (RUFFIN bien entendu) Bravo.

  15. François , tu as oublié du facteur vitesse dans le mobilité , réduire la vitesse des camions de 9O km/h à 70 km/h permettrait d’augmenter le temps de trajet donc de dissuader les grands groupes à utiliser les camions ou à délocaliser, c’est u e autre piste pour ralentir ces flux absurdes et anti écologiques
    Bien à toi
    Félicitations pour ton engagement sans faille
    vive la décroissance

  16. Claude Houssin

    Je viens de lire – une première fois, parce qu’il me faudra le relire pour bien le comprendre, un livre d’Hartmut Rosa – « résonance »- ou il exprime l’idée que si l’accélération induite par la logique instituée du capital est le problème, la décélération n’en est pas moins la solution…

    Nos devrions, selon lui – et j’aime bien cette idée – que nous avons bien plus à nous mettre en résonance avec ce qui est porteur de vie dans ce monde et qui nous éloigne des pulsions mortifères de la domination.

    Bon, pas simple à intégrer dans une prise de parole…

    Bien à toi.

    Claude Houssin

  17. Cris du coeur avec des fondations solides ..Merci.
    J’attends une union de ttes les gauches pour enfin faire poids face à ces droites extrêmes et ultra libérales. .

  18. Mettre les camions sur les trains augmente la rentabilité du …….transport routier et préserve l’environnement. Le trajet effectué par train produit 10 fois moins de Co2 que celui produit par camion mais le camion continue d’avancer pendant le temps de repos du chauffeur. Dépense en moins de gas oil et en amortissement du véhicule mais aussi dépense en moins en charge salariale pour le temps de transport.

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