Un 14 juillet… sans Bastille ?

Tribune – C’est le grand tabou des tenants de l’ordre : fêter le 14 Juillet, la naissance de la République, sans le fracas de 1789, sans passion, ni Révolution. De Sanofi à Amazon, des hôpitaux aux médias, il reste pourtant mille bastilles à délivrer.
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C’est le quatorze juillet.
À pareil jour, sur la terre
La liberté s’éveillait
Et riait dans le tonnerre.

Victor Hugo,
Célébration du 14 juillet dans la forêt.
14 juillet sans bastille
Crédits photo : Plein le dos


La surprise m’est venue, il y a trois ans maintenant, à Abbeville, lors de ma première fête nationale comme député. Ceint de mon écharpe tricolore, aux côtés du maire, du sous-préfet, nous avons déposé des gerbes au monument aux morts. Soit, pourquoi pas. Les majorettes ont ensuite défilé devant nous, et c’est très chouette, au son de l’harmonie municipale. Vinrent les véhicules des sapeurs-pompiers, de la police, de la gendarmerie. Admettons, mais où était le rapport ? La cérémonie s’est achevée par un pot républicain à l’Hôtel de Ville, avec une remise de diplômes aux jeunes pompiers volontaires, de médailles aux anciens méritants. Et puis c’est tout, et puis plus rien.

Néo-élu, je tombais des nues : c’était le 14 juillet, bon sang, et pas un mot sur 1789 ? Pas un mot sur La Bastille ? Encore moins sur la Révolution ?

Alors que, au 11 novembre, dans le moindre petit village, un message est lu, envoyé par le président ou le ministère, qui rappelle « l’horreur de la Grande Guerre », « la folie des nationalismes », qui célèbre « la réconciliation franco-allemande ». Alors que, au 8 mai, de même, est évoquée « la nuit de la barbarie nazie », « l’Europe déchirée » (et « la réconciliation franco-allemande »). Soudain, au 14 juillet, pour notre fête nationale, c’est le grand vide ! Aucune histoire ! Aucune mémoire !

J’étais surpris et aussitôt, bien sûr, j’ai compris : cette mémoire, cette histoire, il fallait l’effacer, la laver. C’est la tache, le péché originel, pour la bourgeoisie : la République est née de ce tumulte, dans ces journées, ces années, d’effervescence populaire. « Ce jour-là, à la Bastille, il y a Adam, né en Côte-d’Or, il y a Aumassip, marchand de bestiaux, né à Saint-Front-de-Périgueux, il y a Béchamp, cordonnier, Bersin, ouvrier du tabac, Bertheliez, journalier, venu du Jura, Bezou, dont on ne sait rien, Bizot, charpentier… Ah ! on éprouve un curieux sentiment de bien-être, une sorte de bonheur qu’on ne connaissait pas… La foule se rue au pied de la citadelle. On passe le petit pont et on se carre un instant derrière les chaînes brisées pour reprendre son souffle. Et tout à coup, les tirs reprennent. On court de toutes parts. Un garde-française tombe et, sans réfléchir, Rousseau cueille son fusil. Le canon est chaud. » (1) Voilà les fonts baptismaux de la France moderne, tout sauf apaisés : de la révolte, de la joie, de la colère, des prisons renversées, des châteaux pillés, du faubourg Saint-Antoine jusqu’au fin fond des campagnes.

C’est inconfortable, cette origine, pour les tenants de l’ordre. Il faut bien le fêter, ce 14 juillet, il faut bien, puisque les ancêtres en ont décidé ainsi (en 1880). Puisque tout, ou tant, vient de là, la Marseillaise, le drapeau tricolore, Liberté Egalité Fraternité, les symboles qui flottent partout, mais aussi les départements, les préfectures, la Constitution, l’Assemblée, les élections, la politique est marquée de ce sceau, jusqu’au mètre, au litre, au gramme, tant de choses, dans notre quotidien, trouvent leur source dans cet immense fracas. Et en même temps, en même temps, glorifier un soulèvement, c’est toujours risqué : ça peut donner des idées…

La République, soit, mais sans passion, sans la Révolution. D’où ce choix, collectif, inconscient : neutraliser l’événement, derrière des bals, des feux d’artifices, des flonflons – et avec toute l’affection qu’on peut éprouver pour les bals, les feux d’artifices, les flonflons. Le rendre insipide, consensuel, lisse, amnésique. Le dépolitiser, les déconflictualiser. Du coup, dans nos 36000 communes, nous réussissons chaque année cet exploit littéraire, une figure de style digne de Georges Pérec et de sa Disparition : ne jamais prononcer « 1789 », ni « Révolution », ni « Bastille » ! Là où les Américains nomment cela, tout simplement, évidemment, le « Bastille Day ».

C’est l’inconscient de la classe dirigeante qui parle. Et qui, surtout, ne veut pas en parler. Un tabou, désormais, un trou dans la mémoire. C’est toute le Grande Révolution, elle qui a soufflé durant un siècle comme un poumon d’espérance dans toute l’Europe, elle qui fait notre Gloire partout dans le monde avec la Déclaration des Droits de l’Homme, c’est toute la Grande Révolution qu’il faut, au mieux, oublier, au pire, salir. Avec cette cohorte d’éditorialistes, d’historiens de plateaux, de vedettes bien-pensantes, qui s’empressent de réduire ce formidable élan à un gigantesque bain de sang.

Et ils ont bien raison.
Ils ont bien raison de l’effacer, de l’oublier, de la noyer.
Ils ont raison de lutter, encore, contre ce fantôme.
Ils ont raison car, deux siècles plus tard, ce spectre hante toujours la France. Le souvenir demeure vivant, vivace. Le volcan, prêt à se réveiller.

Lorsque les Gilets jaunes se soulèvent, à quelle mythologie se raccrochent-ils aussitôt, d’instinct ? « Nous sommes les sans-culottes », proclament-ils au feutre sur leurs chasubles. « Macron, tu perds la tête. Souviens-toi, 1789 ! » « 1789, c’est pas fini ! » « 1789, à bas le roi ! 2018, à bas l’argent-roi ! » Des slogans accompagnés de Mariannes pleurant, ou accusant. Sur les ronds-points, les GJ font circuler des « cahiers de doléances », qu’ils remontent le samedi à Paris. Ils préparent, à Commercy, à Saint-Nazaire, des « Etats généraux ». Ils se comparent au « tiers-état », qu’on taxe, qu’on taxe, taxe, tandis que « les gros ne paient pas ». Sur les Champs-Elysées, aux portes du palais, ils s’en prennent au « roi Macron », voire à sa « Brigitte Antoinette ». Et de citer la Constitution de 1793 : « Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est, pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs. »

Le 14 juillet, c’est, ça reste, un brandon allumé dans la nuit de l’histoire, dans l’obscurité du présent. C’est une étincelle, pas éteinte dans bien des coeurs, et qui fait encore peur aux nouveaux seigneurs. Aussi, aujourd’hui, Gilets jaunes, militants, syndicalistes, élus de gauche, nous, les héritiers de 1789, à Paris, à Amiens, à Audincourt, à Flixecourt, nous avons le devoir de le célébrer, avec enthousiasme, avec subversion : des hôpitaux aux médias, de Amazon à Sanofi, il nous reste mille Bastilles à délivrer… Ah ça ira ! On est là !

  1. Eric Vuillard, 14 juillet, Actes Sud.

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19 réponses

    1. Je vous invite à lire « 1789 : l’année déiste (le futur a commencé hier) » de Jean-Luc Normand publié à compte d’auteur. Renseignements : jlnormand.fr C’est une analyse brillante et passionnante des événements de 1789 (et même plus).

  1. Merci François pour ce rappel au combien important de la Révolution Française de 1789 !
    Tu fais une très juste analyse de la situation …ne pas se rappeler à quoi on se réfère de peur que cela recommence !
    Et cela va recommencer un jour si rien n’est fait ..

  2. Merci François, de rappeler un peu ce qu’est le 14 Juillet. En effets depuis longtemps cette fête normalement populaire à été reprise par la bourgeoisie pour asseoir un peu plus sa domination par peur que le peuple ne rallume la flamme des insurgés.. Cette année est pire encore ils ont tout cloisonné tout interdit sous prétexte d’un virus encore présent ! Il a bon dos le Covid19 ! Ce qui me gêne le plus, c’est qu’il n’y a aucune contestation populaire de masse ? Où sont passés les GJ, les gilets rouges, où sont tous les gens qui souffrent ? Jupiter 1er a réussi un coup de maître là où s’est prédécesseurs ont échoué. Diviser chaque français !!!!
    VIVE LA RÉVOLUTION, VIVE LA 6ÈME RÉPUBLIQUE, VIVE LA FRANCE INSOUMISE !!!!

  3. Si la fête nationale existe encore avec son jour férié ..c’est qu’il doit être et restera la liberté de notre peuple. C’est inscrit dans nos mémoire voire dans nos gènes. J’ai grandi dans cet esprit, il était fait d’humilité, de partages et de sincérité. Je suis d’abord d’obédience laïque, respectueuse de la religion catholique. Je suis Française, je suis Bretonne. Nos grandes familles nous ont appris le respect mais aussi l’histoire de nos terres et des gens sacrifiés. Ls dtigmates sont encore présentes. Vrai, cette mémoire révolutionnaire est un bain de sang, elle a bousculé l’ordre et refait notre monde. Nous n’en sommes plus là avec nos baïllonettes. Rassemblons-nous sur l’essentiel, changeons l’ordre ensemble et avec le monde, car il faudra bien faire avec lui la sauvegarde de notre planète.

  4. Le déni est l’arme préférée des « puissants », mais elle leur coûte cher quand même car il faut occuper les esprits des râleurs et des réfractaires, les mémoires des studieux, des précis et des tatillons. Il faut meubler de conneries les maigres loisirs des pauvres pas complétement oublieux et détourner l’attention des anciens bons élèves en « histoire-géo ». Il faut donc toujours, tout le temps occuper le devant de la scène. Et ça, ça leur coûte bonbon aux « puissants » ! Combien d’avocaillons arrogants et incultes doivent-ils payer pour occuper les écrans aussi plats que leurs discours ! Combien de vigiles gonflés aux hormones de la bêtise et de chiens de garde enragés doivent-ils engraisser – et cela au risque de laisser un bout de doigt entre des crocs ou des taches de gras sur leur beau costume de luxe !
    « En même temps » (sic) cela nous donne un bel et immense espoir car, malgré tout, les « puissants » qui se rêvent immortels (sinon à quoi bon gagner autant de pognon si ce n’est pas pour échapper à la mort ou au moins à l’oubli ?) détestent qu’on dise du mal de leur petite personne. Ils cherchent encore à se justifier, à justifier leur ignoble richesse, leur obscène fortune, leur vaines dorures. Et quand ils ne peuvent pas, malgré tous les efforts de leurs mercenaires décérébrés, faire taire la mémoire, il ne reste plus que le déni. Le déni est devenu une forme de vie. L’oubli une forme de pensée. Ce n’est pas de la psychologie de comptoir, c’est de la haute politique en ces temps de médiocrité totale ! Alors MERCI à François et à ton équipe de « baba-cools situationnnistes » de « déboulonner » (tiens, un mot inventé par Gustave Courbet !) les idiotes idoles frivoles (car) friquées de notre époque. Bises !

  5. Giscard avait pris la Bastille à revers, mais macron lui, en fini avec la République Française !
    Français aujourd’hui c’est le 14 Juillet souvenez-vous de 1789 ! Réveillez vous bon sang !!!

  6. Bien vu !
    Le silence, parfois, est terriblement éloquent…
    Il y a en effet encore et toujours, plus que jamais peut-être, de nombreuses Bastilles à prendre.

    La liberté des échanges et des mœurs n’est pas la liberté mais un insidieux esclavage.
    L’égalité des chances n’est pas l’égalité mais son reniement.
    La fraternité limitée à la fraternité des riches et des puissants entre eux est un affreux mensonge…

  7. La loi prévoie que l’incitation à la violence est punissable. Certes mais l’on peint en héros ceux qui, aiguillonnés par la misère et la faim, sont allés ramener un roi et l’ont finalement décapité. Nous sommes aujourd’hui fiers de ces braves dits sans-culottes, inutile d’enlever les nôtres pour aller chercher Makel Grang Krong. N’est-ce pas lui qui l’a demandé ? Et demain nos enfants pourront de nous être fiers.
    Mais je n’incite pas à la violence, tout le monde vous dira que je suis un demeuré qui ne pense qu’à écrire des balivernes de mauvais goût plutôt que de m’échiner au travail pour payer les sangsues du petit peuple.
    Et puis, la violence… quand on a la main prête pour appuyer sur un distributeur automatique de bombettes nucléaires, quand on a des actions dans des banques investissant en armement, quand on manipule les cours du blé, que l’on contrôle l’eau potable pour amasser des milliards, quand on importe les métaux maculés du sang des enfants africains. Quand votre gouvernement vend, en douce, des armes dernier cri à l’Arabie Saoudite pour massacrer des populations civiles au Yémen. Quand… quand… quand…
    Ce n’est pas de la violence ça, monsieur l’hypocrite président ?

    Décapitez !
    Si, si, le krong de Makrong a très bien compris !
    Il nous mène à grands pas sur un terrain choisi.
    Celui de la violence qui convient à son ambition.
    Être un dur, main de fer dans un gant de velours
    Matraques dressées visant nos respectables fions
    Et sans le savoir les gilets suivent son parcours.
    Grand débat remplaçant une indigeste vaseline.
    Petites gens, cela était prévu, jamais un banquier
    Sur votre triste sort un jour ne s’attendrira.
    Avec bon prétexte votre légendaire indiscipline,
    Vous devez rester de simples pions sur son échiquier,
    Là où pour la vie le fric vous manipulera.

    Comment osez-vous simplets krongs mécréants
    Contester le jeunet Makrong méchant ?
    Il pourra désormais édicter ses nouvelles lois.
    Pour que plus encore vous soyez ses valais
    Car les minus ne contrarient point le roi
    Il vous a bien dit d’aller le chercher, 
    Le méchant sir de l’Elysée a fait son palais.
    Sur le chemin de Versailles inutile de marcher
    xxxxxxxxxxxx
    Non, non le krong de Makrong n’a rien compris !
    Il coure à grands pas sur un terrain non choisi.
    Pas une rébellion mais une vraie révolution
    Il vole en aveugle, tel un pantin du capital.
    Louis le seizième était aussi bon qu’il était con.
    Le futur raccourci n’aura rien vu venir.
    Décapitez ! Décapitez !
    Ce banquier Ma krong qui n’est ni bon ni con
    Sans rien comprendre, sur la guillotine il va finir…
    Décapité ! Décapité sans lui laisser son futal.
    Décapitez, décapitez, qu’enfin sa tête tombe
    Faisons des économies, plus courte sera sa tombe.

    Cons de Français trouillards décidez-vous enfin
    Aux armes citoyens, allez tous en gilets jaunes.
    Marchez, marchez, que du sang de banquier
    Décapité, décapité, macule votre noble faune
    Après qu’il eut craché de SON chéquier
    Et que plus jamais chez nous n’existe la faim.
    N’écoutez plus beaux discours et beaux mensonges.
    Ils ne veulent jamais votre bien, ni en songe !

    Admirés pour autrefois avoir un roi décapité
    Français aujourd’hui soyez plus méchants
    Lui et son gouvernement pendez-les par les couilles,
    Et pour les dames…décapitées décapitées
    Tout ça pour s’en être mis plein les fouilles
    En se foutant de nous pauvres mécréants

    Pour une fin de mois sans faim, décapitez
    Pour un mot nommé fraternité, décapitez
    Pour un digne toit sans fuite, décapitez
    Que nos sangsues meurent ! Décapitées.

  8. Oui, et aujourd’hui on nous bâillonne, on nous empêche de parler, de gueuler… ON NOUS MASQUE!
    En insufflant la peur, par média aux ordres, on arrive à faire des citoyens des moutons… Même plus des veaux selon De Gaulle…
    Quel homme politique (ou femme…) aura le courage de se révolter contre cette autre Bastille qu’est le pouvoir des multinationales pharmaceutiques qui, pour leur fric, ont réussi à induire des peurs qui poussent les citoyens à devenir esclaves?
    Esclaves de la paranoïa ambiante…
    https://psy-grenoble.psy-en-mouvement.fr/reflexions-philosophico-scientifico-psylosophiques/la-paranoia
    Depuis que JLM a fait son discours pour lancer les Insoumis, dès le lendemain j’ai adhéré… et depuis je versais de temps en temps ,des sous pour soutenir…
    Depuis que je perçois que les insoumis se soumettent à la paranoïa ambiante… je ne peux plus envoyer mon obole…
    JE NE ME SOUMETS PAS!!!
    On fait la vraie révolution? pas comme la révolution de la terre autour du soleil et qui revient à la même place au bout ,de 365 jours?
    On réfléchit? Et dans « réfléchir » il y a presque le mot flèche que je tire vers vous pour vous piquer…amicalement et en amitiés insoumises…

  9. Vrai vrai et mille fois vrai ! Le 14 juillet est bien le jour où le peuple se soulève contre les abus du pouvoir en place.
    Merci de nous l’avoir rappelés. On l’apprend à l’école, et après on oublie…
    Si je ne suis pas une adepte de la violence, je suis en revanche pour la justice sociale et la démocratie proclamée, mais bien souvent baffouée.
    Merci, merci encore pour ce beau papier bien vrai.

  10. « Notre héritage n’est précédé d’aucun testament » a écrit René Char poète et Résistant il en est de même pour la Révolution française Déjà Saint Just réclamait que « l’heureuse exaltation soit honorée car elle est indispensable au désir de liberté et pour maintenir l’amour de la patrie » il demandait déjà à l’époque de « former des institutions civiles qui soutiennent l’esprit révolutionnaire même quand la Révolution serait passée. » On sait ce qui ce qui l’en a été : déni et travestissements thermidoriens; Hélas, aujourd’hui nous n’en sommes toujours pas sortis

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