Travail : La vraie victoire du Rassemblement national

Cette semaine, j’ai lu le bref ouvrage de Luc Rouban, La vraie Victoire du RN. Pour ce politiste, « la question du travail est centrale dans le vote RN », un travail dégradé, déclassé. J'en recopie ici quelques passages, qui peuvent nourrir nos réflexions.

Cette semaine, j’ai lu le bref ouvrage de Luc Rouban, La vraie Victoire du RN. Pour ce politiste, « la question du travail est centrale dans le vote RN », un travail dégradé, déclassé :

« Le lien entre l’absence de reconnaissance professionnelle et le vote RN se manifeste statistiquement dans notre enquête. En moyenne, 51% des enquêtés disent que leur travail n’est pas ou n’a pas été reconnu et récompensé. On en trouve la proportion la plus importante dans l’électorat de Marine Le Pen (60%), contre 49% celui d’Eric Zemmour, 54% dans celui de Jean-Luc Mélenchon et 33% dans celui d’Emmanuel Macron. » Un déterminant de vote autant pour les salariés du privé (59% des électeurs de MLP se disent « non-reconnus »), que de la fonction publique d’Etat (58%), de l’hôpital (65%), ou des collectivités (77%). « Cette dimension joue également un rôle essentiel dans le choix de Marine Le Pen au second tour puisque c’est, de toutes les variables économiques et sociales, celle qui a le plus de poids avec le niveau de libéralisme culturel. » Face à une gauche qui « intellectualise » le mal-être, le RN en proposerait un rendu plus brut, plus direct, « venant capter cette demande de justice sociale et de dignité qui traverse le pays ».

Si cette non-reconnaissance, professionnelle, est un moteur du vote RN, alors, l’extrême droite a de beaux jours devant elle. « Il existe, de fait, un décalage important entre le niveau de diplôme obtenu et la nature des emplois. Ce déclassement touche en moyenne 44% des enquêtés, alors que 43% sont classés correctement, et 13% surclassés. Le déclassement concerne peu les générations anciennes (22% dans la génération de la guerre, 26% chez les boomers [qui, de fait, votent moins RN]. Mais il grimpe très vite ensuite : 52% dans la génération X, 60% dans la génération Y et 57% dans la génération Z. Il varie aussi fortement en fonction de la classe sociale puisqu’il passe de 5% dans les catégories supérieures à 33% dans les catégories moyennes puis à 64% dans les catégories populaires. »

Et l’auteur de conclure : « On en revient toujours à un vote RN déclenché par des considérations relatives à l’injustice d’un système social qui ne sait pas ‘reconnaître les siens’, leur investissement humain et professionnel, et gaspille l’argent public ‘pour les autres’. »

Incarner la valeur du travail, la fierté par le travail, les déconsidérés au travail doit être la bataille quotidienne d’une gauche en conquête.

Pour compléter, je recopie ici quelques passages, qui peuvent nourrir nos réflexions.

Le RN s’est inscrit dans la foulée des Gilets jaunes et du Covid

  • La réponse est qu’il est le seul parti à avoir tiré leçon – et donc profit – de ce qui s’est joué lors des manifestations de 2018 et de 2019, menées hors parti et hors syndicat, incontrôlables, souvent violets, dénonçant non pas le patronat mais l’Etat et sa fiscalité, la surprotection accordée à ceux du « dedans », la précarité à laquelle étaient condamnés ceux du « dehors », mais aussi l’intellectualisation du monde et sa mise en équations économiques bien éloignées du sensible et du vécu. On le verra, la question du travail est centrale dans le vote RN, alors que même que les partis de gauche se sont construits historiquement comme des partis de travailleurs luttant pour leurs droits. On mesure ici pleinement la victoire du RN : il a dépossédé en partie la gauche de la question du travail, car la gauche l’a intellectualisée, épurée, rationalisée, dans une lutte des classes déconnectée de la réalité des métiers et des régulations multiplies qui qui règnent dans les entreprises et les administrations. La crise de la Covid-19 a ravivé les plaies, mettant au jour un contraste indécent entre les agents publics de base et les employés de commerce qui prenaient beaucoup de risque avec leur santé pour faire tourner les services publics et privés, alors même que la France d’en haut se calfeutrait dans ses maisons de campagne, écrivant des romains pour témoigner des frissons intimes que lui procurait cette situation. Le RN est venu capter cette demande justice sociale et de dignité qui traverse le pays.

Les abstentionnistes étaient avant tout de droite, ou d’extrême droite

  • Au premier tour des élections législatives de 2022, les trois quarts des enquêtés s’étant abstenus disent l’avoir fait non pas par conviction mais par défaut. Mais, une fois de plus, comme pour l’élection présidentielle, les abstentionnistes avaient de très fortes probabilités, s’ils votaient, de choisir un candidat du centre et de la droite au sens large et une probabilité de préférer un candidat d’une des formations de la droite radicale. Quand on pose la question de savoir si les enquêtes abstentionnistes ont envisager de voter pour un candidat au premier tour, 33% répondent qu’il s’agit d’un candidat du RN, 11% d’un candidat de Reconquête !, le parti d’Éric Zemmour, 10% d’un candidat de Debout la France ou des Patriotes, alors que 23% ont envisagé de voter pour un candidat d’Ensemble !, 14% pour un candidat Les Républicains (LR) ou de l’Union des démocrates et indépendants (UDI) et 25% seulement pour un candidat de la Nupes.

La campagne s’est déroulée sur des thèmes « de gauche », sociaux, et même la droite s’y met a posteriori, après la campagne libérale de Pécresse

  • La question sociale est évidemment revenue en force avec la pandémie de Covid-19, mettant au jour la situation difficile de tous les salariés modestes du public comme du privé, contraints de prendre de grands risques pour des salaires minimes afin de faire tourner l’économie ou l’hôpital. Cette question s’est amplifiée avec les révélations sur les EHPAD gérés par de grands groupes privés et sur les mauvais traitements souvent infligés aux personnes âgées. De la même façon, les débats sur les écarts de rémunération ou sur la concentration des richesses au sommet de la société, qui n’a cessé de progresser quelles que soient les crises graves traversées par le pays, sont devenus récurrents durant la campagne électorale, permettant à la NUPES de réconcilier, au moins pour un temps, une gauche divisée après son échec de 2017. In fine, la guerre en Ukraine et ses conséquences inflationnistes sur l’énergie comme sur es aliments de base ont fait du pouvoir d’achat un sujet prioritaire aux yeux des électeurs de 2022. Les stratégies de l’ensemble des acteurs de droite se sont donc alignées sur la recherche d’un compromis entre autorité régalienne et défense, voirement renforcement, du niveau de vie. C’est la nouvelle orientation de LR, qui s’est sans doute reproché de n’avoir pas sélectionné Xavier Bertrand lors de la primaire, et qui réclame le blocage des prix du carburant dès l’ouverture de la nouvelle session parlementaire pour faire plus que le macronisme et sa politique de chèques ciblés. L’idée d’un « pacte social » est revenue en force afin de récupérer les électeurs des catégories populaires et moyennes et qui ont superbement ignoré Valérie Pécresse, puisque les premiers ont voté pour elle à hauteur de 4% et les secondes à concurrences de 5%, alors qu’en 2017, François Fillon avait obtenu, respectivement, 10% et 15% de leurs voix. Les élections présidentielles de 1995 et de 2007 pèsent sur la mémoire de LR, la première ayant été gagnée à la suite de la fameuse thématique chiraquienne de la « fracture social » et la seconde ayant vu Nicolas Sarkozy s’imposer en proposant de « gagner plus ». Il y a évidemment du Gilet jaune dans l’air car l’idée est de rester fidèle à la politique de droite qui entend créer davantage de pouvoir d’achat avec moins de prélèvements obligatoires, plus d’emplois et de meilleures rémunérations. Il s’agit avant tout de défendre « la France qui travaille », celle des classes moyennes « qui se lèvent tôt » et non pas de renforcer « l’assistanat ». La question du mérite devient alors centrale dans la défense du pouvoir d’achat.

Pour l’avenir, que vont devenir les électeurs qui vont décrocher du macronisme ?

  • L’enjeu centrale des futures élections reste le devenir des classes moyennes confrontées à des phénomènes de déclin social, qui passe autant par la perte du pouvoir d’achat que par des perspectives de mobilité sociale bouchées.

Dans les classes moyennes, Marine Le Pen devient, là encore, la voix de celles et ceux qui ne se sentent pas « reconnus »

  • A la question de savoir si les efforts professionnels de l’enquêté sont ou ont été dûment reconnus et récompensés, la proportion de réponses négatives ne connaît pas beaucoup de variations entre les électorats d’Emmanuel Macron, de Valérie Pécresse et d’Éric Zemmour, autour des 35%, mais explose à 61% dans celui de Marine Le Pen. On en revient donc toujours à cette idée de reconnaissance sociale dont le RN est désormais devenu le porteur électoral. De la même façon, la proportion de ceux qui se situent dans la même partie haute de l’indice de précarité, qui appréhende l’effet cumulé d’un revenu faible et d’une situation professionnelle instable ou incertaine, est de 19% dans l’électorat d’Emmanuel Macron, de 12% dans celui de Valérie Pécresse, de 23% dans celui d’Éric Zemmour, mais de 41% dans celui de Marine Le Pen, supérieure d’ailleurs à ce quelle que l’on observe dans les classes moyennes qui ont voté pour Jean-Luc Mélenchon (35%).

De même chez la fonction publique, où le RN assure son ancrage

  • Les nouvelles orientations du vote fonctionnaire sont, à l’image de ce que l’on peut observer dans le secteur privé, fortement liées à une crise générale de la professionnalité, diverse dans ses manifestations. Dans le secteur privé, les ouvriers et les employés justifient leur vote RN par le fait que les immigrés cassent le marché du travail, servent d’alibi au patronat pour bloquer les salaires ou même pour faire travailler les salariés dans des conditions indignes sur le mode « si tu n’es pas content tu peux partir ». Dans la fonction publique, ce vote veut signaler que le travail n’est pas reconnu ni récompensé comme il le devrait au profit d’une bureaucratie qui ne fonctionne bien qu’au sommet. Le résultat électoral de 2022 n’est pas sans relation avec ce que l’on a appelé « la grande démission » de salariés cherchant du sens ailleurs que dans un monde professionnel décevant, ni avec la pénurie de candidats aux concours de l’enseignement, ni à la multiplication du nombre de fonctionnaires prenant le risque d’un départ pour une reconversion.
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