« Voilà la France qu’on a, la France qu’ils ne nous enlèveront pas. »

« Le pays est fracturé ? On peut encore le réparer ! »

Voilà le propos de Picardie Splendor.

Un pays fracturé, d’abord, par la précarité : ce sont, dans la BD, les auxiliaires de vie de Caen et les caristes de Gennevilliers qui le 5 du mois paient des agios, c’est Serge qui après des petits boulots fait sa dernière tournée de livraison du Courrier picard, c’est Ryad qui cherche à vivre « comme tout le monde », avec un boulot et un appart à lui, mais qui galère comme intérimaire, etc. Ce sont les essentielles qui tiennent le pays debout, qui en sont si mal récompensées, et dont, par tous les moyens, discours, cinéma, dessins, nous nous efforçons de faire entendre la voix.

C’est un pays fracturé, aussi, par la montée d’une France qu’on ne veut pas, celle du racisme, de Praud et de Bardella. « Mon fils a déjà fait ses valises. Il a un diplôme d’ingénieur, mais il dit : ‘La France, elle ne veut plus de moi.’ » C’est l’inquiétude qu’énonce un père à l’entrée du Safran, le centre culturel d’Amiens-Nord. Au même moment, à l’intérieur de la salle, sur scène, des enfants de toutes origines, des personnes en situation de handicap, donnent un spectacle de hip-hop : voilà la France qu’on veut. Non, me réplique une maman : « Voilà la France qu’on a, la France qu’ils ne nous enlèveront pas. »

Et parfois, dans ce pays fracturé, la réalité n’est pas belle à voir. Ou à entendre. Ainsi de ce contrôleur, qui rejette le vote RN de ses enfants, qui lui maintient son cœur à gauche, tout en enfilant les clichés sur les Afghans, les Syriens, les Erythréens. Tout cela est vrai. Toutes ces histoires sont vécues. Un réel, inconfortable, qui peine à rentrer dans les cases.

La France qu’on ne veut pas, c’est aussi, dans ce wagon, la tension qui monte pour un 1,20 € sur un billet de train, le racisme d’agents de la sûreté ferroviaire qui tutoient, qui jettent un billet à terre, qui menacent une passagère noire de la faire descendre. Face à cette France dont je ne veux pas, que faire ? Je ne peux rester spectateur.

Il y a des passages ratés, notamment cette case qui donne l’impression que j’ai pris des cours de maintien, à bomber le torse et me tenir droit, pas vraiment dans mes habitudes. Le contraste est marquant avec le jeune homme racisé qui, lui, courbe l’échine : je comprends que cette image choque. Et c’est ma pleine et entière responsabilité de l’avoir laissée passer, j’en suis navré pour les personnes que j’ai blessées. 

Le récit se conclut sans ambiguïté : « C’est ce qui m’inquiète le plus. Bien sûr, si les Le Pen et Bardella l’emportaient, les décisions du sommet seraient sombres. Mais le pire, je crains, ce sont les forces obscures que ça libérerait en profondeur dans le pays. »

J’ai sans doute l’antiracisme de mes artères : marqué années 90, « black blanc beur », église Saint-Bernard, parrainages de sans-papiers, etc. A coup sûr, la BD transpire ça. Comme sur d’autres sujets, je dialogue avec des chercheurs, j’écoute des militants d’aujourd’hui, je m’efforce d’avancer, sans prétendre tout savoir, tout maîtriser, des dominations, de genre, de classe, d’origines. Avec la volonté permanente d’œuvrer pour l’égalité, l’égalité réelle, l’égalité quelle que soit sa couleur de peau, sa religion, son lieu d’habitation, l’égalité devant la santé, l’éducation, la justice, la police…

Pour qu’advienne cette France, nous portons des mesures concrètes dans notre campagne :

1/ que les services publics soient des endroits sûrs, protégés, sans racisme, avec une formation des agents, à l’école, à l’hôpital, dans la police. Et avec, notamment, un arrêt des contrôles d’identité lorsqu’aucun délit n’est constaté ;

2/ que C-News soit fermée. Parce que cette chaîne instaure un racisme d’en haut, sème la zizanie dans le pays, et parce que d’un point de vue juridique : elle ne respecte pas la convention qu’elle a signée en matière de pluralisme d’opinions ;

3/ un service public de l’accueil, pour les personnes immigrées, avec systématiquement apprentissage de la langue, accès au logement, droit à une formation et à du travail pour tous ;

4/ que nous regardions en face notre histoire, avec ses chapitres de lumière, mais avec aussi ses pages sombres : les crimes de l’esclavage et de la colonisation doivent être pleinement reconnus ;

5/ que soit instauré un statut des travailleuses et travailleurs essentiels, avec salaires, horaires, carrières : dans les métropoles, les emplois d’entretien, de soin, de surveillance, etc., sont très largement occupés par des immigrés.

C’est ce que vient raconter aussi, surtout, « Picardie Splendor » : cette solidarité dans les conditions, ce langage commun, entre les caristes de Gennevilliers et les auxiliaires de vie de Normandie.

Avec des imperfections, c’est certain, je suis fier de porter ce projet, qui s’applique à réconcilier la France, quand tant d’autres forces œuvrent à la déchirer.

François Ruffin

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