Question à 107 millions d’euros : que fait ce bulldozer ?
Il détruit.
Mais il détruit quoi ? Un bâtiment de Sanofi, tout neuf, qui n’a jamais servi, et qui a pourtant coûté, donc, plus de cent millions d’euros…

Quand on avait reçu l’info, on avait d’abord eu du mal à y croire. C’était un courriel, parvenu au rédac’ chef au printemps dernier, qui relayait un article paru dans le Midi Libre.

De : b………….@free.fr>
Date : 28 avril 2017 à 15:10
Objet : SANOFI – info Midi Libre
À : comitesoutien@picardiedebout.fr

Bonjour Mr RUFFIN,
Je voulais vous transmettre cette info hallucinante publiée aujourd’hui dans Midi Libre (mais peut-être que l’info vous a déjà été donnée).

« Montpellier.
Sanofi détruit une usine neuve.
Incroyable mais vrai.
La société Sanofi a lancé il y a quelques semaines sur son site de Montpellier le démantèlement d’un bâtiment flambant neuf.
Un certain effarement parmi les chercheurs a accompagné l’annonce de la démolition puisque cette unité, achevée en 2012 et qui n’a jamais servi, aura coûté 107 millions d’euros !
L’objectif de Sanofi est de disposer, d’ici à la fin de l’année, d’une structure sans toit ni fenêtre afin d’éviter, notamment, le paiement de la taxe foncière sur le bâtiment, évaluée à 1 million d’euros. »

On était allé sur place, histoire de vérifier ça. Tout est vrai, et même pire, encore.
« DI50 » : c’est le nom de code du bâtiment. Un beau vaisseau de 9 000 m2, avec quelque 20 000 pièces d’équipement à l’intérieur.
En ces derniers jours d’octobre, la grande entreprise de démolition a donc commencé. Et voici comment 107 millions d’euros, plus qu’un Téléthon, partent en fumée…

Comment en est-on arrivé là ?

Lancé en 2003, ce projet symbolisait la « volonté de développement » du groupe. L’ère de la recherche sur des petites molécules advenait, et le DI50 en serait « le pilote à la pointe de la technologie mondiale, prévu pour durer vingt à trente ans ». C’est l’ancien responsable du site de Montpellier, Philippe Courbin, qui claironnait ça.
Neuf ans plus tard, en 2012, une fois le navire achevé, marche arrière toute : on passe aux molécules biologiques, le travail sur des organismes vivants. C’est la tendance du moment, plus difficile à copier pour ceux qui fabriquent des génériques.
Le DI50 est donc « en inadéquation avec les nouveaux projets industriels », estime l’entreprise.
Le recycler serait trop couteux.
Le garder, c’est un million d’euros de taxe foncière.
Alors, on détruit. On rase complètement, même : tant qu’on y est, on ne va pas juste se contenter de péter quelques fenêtres…

Et puis de toute façon, « ce bâtiment n’a pas servi, personne n’y a apporté un supplément d’âme », balayait Xavier Tabary, directeur du site de Montpellier.
Parce que, c’est le souci numéro un de Sanofi, l’âme…

Sur place, juste avant l’été, les salariés balançaient entre colère et consternation. Annie, une ancienne de la maison : « On avait les budgets, le matériel, tout était installé, l’autorisation devait tomber un vendredi matin. Et le jeudi soir, ils nous disent ‘‘Le bâtiment, c’est pas qu’on va le fermer, c’est qu’on va pas l’ouvrir. On va le mettre sous cloche. ’’ Comme pour les pyramides d’Egypte, pour les générations futures, en fait. »
A ses côtés, Olivier, délégué syndical Sud s’emportait : « Jusque là, ils déclaraient aux salariés ‘‘C’est un truc fabuleux, une première mondiale, c’est l’avenir de Sanofi’’. Tout le site s’est mis à vivre à l’unisson de ce bâtiment. Tous les services techniques se sont réorganisés pour lui. Dans certaines équipes, ils faisaient des 2x2, des 2x4, on recrutait pour que les gens travaillent tous au même rythme. Et là, Tabary qui nous dit, ‘‘Y a pas de supplément d’âme, dans ce bâtiment’’. Si, y a une âme : celle des salariés. »

Sitôt la nouvelle rendue publique, certains élus locaux étaient montés au créneau. Christian Assaf, le député PS du coin jusqu’aux dernières législatives, pointait dans un courrier adressé au directeur général France de Sanofi un vrai « émoi parmi la population » face à cette « une « immense gabegie financière ». Sans doute au vu des « soutiens publics que le groupe a reçus ces dernières années, que ce soit par l’aide des collectivités locales et de l’Etat », et des « citoyens et contribuables qui ont participé au soutien apporté à votre société ». Chaque année, rien qu’en Crédit impôt recherche, c’est quelque 130 millions d’euros qui tombent dans l’escarcelle du groupe. Avec ça, on peut bien condamner un bâtiment de recherche à 107 millions : le solde est toujours positif.

A Montpellier, l’histoire du DI50 n’est que la face émergée d’un iceberg qui fond à vitesse grand V. Il y a sept ans encore, le site de Sanofi avait un côté fourmilière, avec ses 1350 salariés. Ils sont désormais 878. 35% en moins. Dans la moyenne d’un groupe qui saborde sa recherche au niveau national.