Nahel : l’apaisement, mais comment ?

Depuis trois jours et la mort de Nahel, 17 ans, tué par un policier, le pays s'est embrasé. L'apaisement attend une réponse politique, qui ne met pas la poussière sous le tapis des amertumes et des colères, qui n'émet pas de promesses en l'air, mais qui sait entendre et s'amender.

Mardi, le jeune Nahel, 17 ans, est mort, tué par un policier. Qui prétend à la légitime défense. Mais la scène est filmée, contredit la version de ce dernier.

Le pays est saisi d’une indignation, légitime. Comment un contrôle routier, sans mise en danger des policiers, peut-il se terminer par la mort d’un adolescent, fût-ce après un refus d’obtempérer ?

Depuis, le pays connait une situation de tension supérieure à celle de 2005. Trois nuits d’affilée, les quartiers populaires se sont révoltés, se sont embrasés. Avec, dans mon coin à Amiens, une mairie vandalisée, une médiathèque et une école brûlées, une asso de réinsertion dévastée. Ailleurs, des tirs de mortier, des commissariats attaqués, des commerces pillés. J’y reviendrai. Dans certaines villes, les transports en commun sont arrêtés en soirée et des maires décrètent des couvre-feux.

Devant cette vague, devant la vidéo qui circule sur les réseaux, le pouvoir a choisi l’apaisement plutôt que l’affrontement. Emmanuel Macron a qualifié d’« inexplicable », d’« injustifiable » le tir du policier, ajoutant « rien, rien ne justifie la mort d’un jeune ». Gérald Darmanin a parlé d’« images extrêmement choquantes, apparemment pas conformes à ce que nous souhaitons dans la police » et s’est engagé à dissoudre le syndicat, en réalité, l’association, « France Police » coupable d’avoir applaudi le meurtre. La porte-parole du ministère de l’Intérieur, Camille Chaize, a balayé les remarques sur le passé judiciaire du jeune homme : « Peu importe s’il était connu des services de police, ce n’est pas le débat ».

Hier, quelques heures avant la marche blanche, une enquête pour homicide volontaire a été ouverte, et le policier auteur du tir mortel placé en détention provisoire. « Le parquet considère que les conditions légales d’usage de l’arme ne sont pas réunies », a expliqué le procureur de Nanterre.

La violence judiciaire

Et pourtant, et pourtant, une colère a jailli et ne rentre pas. Visible par la casse, mais dans les cœurs aussi : « On a perdu notre enfant parce que ça aurait pu être l’enfant de n’importe qui », lance Najet, 49 ans, mère de quatre enfants. Et chez les jeunes, ce refrain : « Ça aurait pu être nous ». Chacun y va de son expérience, humiliante ou violente, avec des policiers. De nom propre, Nahel devient nom commun : une défiance entre police et population. D’une confiance plus que rompue, d’une hostilité réciproque, alimentant un cercle vicieux de violence dont tout le monde sort perdant. Alors, voilà, voilà pourquoi cette colère explose et ne rentre pas : elle s’inscrit dans une histoire, une longue histoire pas seulement de violences policières, mais aussi de violences judiciaires. Des dénis de justice plus que fréquents, devenus habituels.

Le média d’information en ligne indépendant – Bastamag – relève que sur 213 affaires d’interventions létales (de janvier 1977 à juin 2020), les deux-tiers n’ont eu aucun prolongement (classée sans suite ou non-lieu). Au-delà des chiffres, ces « affaires » ont des noms, qui restent dans la mémoire collective.

Zyed Benna et Bouna Traoré, morts électrocutés dans un transformateur EDF en tentant de se soustraire à un énième contrôle d’identité. Les policiers sont mis en examen pour « non-assistance à personne en danger ». Mais obtiennent une relaxe définitive après dix ans de procédures. Le juge a conclu qu’aucun deux n’avait eu « une conscience claire d’un péril grave et imminent », alors qu’ils avaient dit sur les ondes : « s’ils entrent ici, je ne donne pas cher de leur peau ».

Adama Traoré, mort par asphyxie à la suite d’un plaquage ventral. La procédure est encore en cours mais on ne compte plus les entraves policières et judiciaires, les expertises et contre-expertises médicales, les mensonges et maquillages de la première heure jusqu’à aujourd’hui. La Défenseure des droits vient de demander un renvoi en correctionnel des policiers.

Gaye Camara, tué par 8 tirs d’un policier de la BAC. Un non-lieu prononcé, avec refus répétés des demandes de reconstitution par l’avocat de la famille.

Zineb Redhouane, tuée par le tir d’un gaz lacrymogène à la fenêtre de son appartement. L’IGPN a bien identifié l’auteur du tir mais ne l’a pas sanctionné, l’enquête judiciaire est au point mort.

Cédric Chouviat, mort par asphyxie à la suite d’un plaquage ventral, après avoir répété à plusieurs reprises qu’il ne pouvait plus respirer. Une procédure est en cours mais le ministère de l’Intérieur a refusé à plusieurs reprises de suspendre les fonctionnaires de police impliqués, malgré un nouvel enregistrement vidéo et sonore accablant.

La liste serait trop longue.

Voilà les marques qui restent. Ils endeuillent des familles et la nation toute entière. Parce qu’il y a cette conscience, désormais, qu’après la mort, viennent les entraves, nombreuses, à la vérité : au sein de la police, à l’IGPN, au parquet. Que la justice n’est pas un long fleuve tranquille, mais un combat qui dure, deux, trois, quatre, cinq, dix ans.

Alors, on y est. Ça sort, ça brûle, ça pète. L’apaisement ? Bien sûr, je suis pour, tout le monde est pour. Qui peut se satisfaire de voitures brûlées, de bâtiments publics calcinés, de forces de l’ordre attaquées ? L’appel au calme ? Évidemment. Je peux l’écrire ici, le dire, sans difficulté : « j’appelle au calme ». Si c’était si simple, si ça produisait un quelconque effet. Comme pendant la crise des gilets jaunes : quand la colère, la rage, la tension s’emparent d’une partie du corps social, les appels incantatoires « d’en haut » font joli sur les plateaux, mais sont autant de coups d’épée dans l’eau. La colère prend du temps à redescendre. Le temps de l’écoute, de la reconnaissance, et de l’espoir d’une réparation effective, dont on saisit désormais qu’elle n’arrivera pas du seul fait de la mise en examen du policier.

Mais lorsque l’Etat envoie les blindés, la BRI, le GIGN, le RAID, l’armée, qu’il montre les muscles pour, au final ne pas s’en servir – car les professionnels du maintien de l’ordre le savent, ça serait pire – le Président Macron révèle qu’il n’a pas encore entendu. Et en refusant d’écouter, ce sont aussi les policiers qu’il met en danger.

Un brigadier-chef à Nanterre témoignait : « On sait qu’on va retourner se faire tirer dessus, avec des mortiers, des cocktails Molotov, des grenades… En espérant que ce soit plus calme que la veille, et que justice se fasse. » Ça vient du terrain, des agents avec de l’expérience : ils serviront de digue mais la réponse ne sera pas policière, elle doit être judiciaire – et surtout politique.

Nos propositions

L’apaisement attend donc une réponse politique, qui ne met pas la poussière sous le tapis des amertumes, qui n’émet pas des promesses en l’air, mais qui sait entendre et s’amender. Ces pistes, je les proposais déjà en 2020, dans mon rapport parlementaire « Pour une police de la confiance ».

Le dépaysement de l’enquête. Dès qu’un policier est mis en cause, ou lorsqu’il porte plainte lui-même, sortir l’affaire de sa juridiction, l’éloigner, la porter vers un lieu plus neutre. Tant c’est évident : localement, des liens, et des liens forts, existent entre le parquet et le commissariat, qui interdisent toute confiance en la justice. Et au-delà, surtout : je réclamerais une chambre spécialisée dans les relations « police – population ».

L’abrogation de la loi Cazeneuve de 2017 sur les conditions d’usage des armes par les policiers lors des refus d’obtempérer.

Un contrôle externe de la police. Comme la Belgique, comme l’Angleterre. Que la police n’auto-enquête pas sur elle-même avec l’IGPN. Mais surtout, que sur le rôle de la police, que sur son modèle d’autorité, que sur la formation des agents, la police ne s’auto-gère pas en vase clos avec le ministre de l’Intérieur. Que le Parlement, que les maires, que des associations y participent. Que soit donné au Défenseur des Droits le pouvoir d’enquêter comme de sanctionner.

L’instauration d’un récépissé pour les contrôles d’identité. Comparés aux pays voisins, la police française recourt bien plus aux contrôles d’identité, sur les minorités, sur les Noirs et les Arabes. Ces interventions, banales, sans délit préalable constaté, sont vécues comme humiliantes.

Et à plus long terme, bien sûr, une formation repensée, augmentée à deux ans (et pas seulement neuf mois) et le retour d’une police de proximité, démantelée par Nicolas Sarkozy.

Auto-sabotage

Maintenant, les violences, les dégradations.

Disons-le : s’attaquer aux services publics est illégal, condamnable. Mais surtout, c’est une catastrophe. La mairie, l’école, la médiathèque, la maison de quartier, la salle de boxe, le bus… Détruire les équipements qui mettent du commun, pour faire-ensemble. Non, ce n’est pas acceptable. Pour nos banlieues déjà souvent désertées par les services publics, c’est la double peine. Un auto-sabotage. Un gâchis. Les habitants qui font la vigie devant les bâtiments, pour empêcher la casse, le savent mieux que personne. Luc Bronner, dans Le Monde, raconte comment les parents d’élèves, les collectifs de mères, les médiateurs, les élus et les personnels municipaux s’interposent : « On espère, par notre présence, réussir à apaiser un peu les choses. Brûler les écoles, ce serait le pire », expliquait Eric Solas, 47 ans. Ils font le tour des quartiers, écoutent, dialoguent, raisonnent, prennent la température. Nous partageons le cri de désespoir, l’émotion de cette enseignante, qui court vers des jeunes dégradant une école maternelle : « Non, pas l’école, s’il vous plaît, pas l’école, ne touchez pas à l’école ! » Qui pâtira, au réveil, de l’école saccagée, du bus incendié, de la voiture brûlée : les gens du commun, les petites gens, les papas, les mamans, les habitants des mêmes quartiers, ceux qui tiennent le pays debout. Patrick Jarry, le maire de Nanterre n’a exprimé autre chose lorsqu’il pointe la « tristesse et la désolation des habitants face aux violences ».

Pour une “réconciliation nationale”

Le risque d’escalade est réel. Tous les ingrédients sont présents : des jeunes avec une volonté d’en découdre, de revanche, qui n’écoutent plus rien ni personne (ni même leur famille). Des syndicats policiers – et non des moindres – qui se disent « en guerre » contre des « hordes sauvages », en appellent à mots ouverts à la sédition, à la « résistance », et menacent le Gouvernement. Un homme tué par une « balle perdue » en Guyane. Des policiers sur le terrain, à bout physiquement et psychologiquement, après des nuits de peur. Quelle réponse ? Emmanuel Macron dit : responsabilité des parents, des réseaux sociaux, des jeux vidéos. C’est un peu court au regard de l’urgence, quand on est le chef de l’Etat.

Et Marine Le Pen dans tout ça ? Sans parler de son nervis Eric Zemmour qui tourne en boucle en parlant d’enclaves d’étrangers ? Eux veulent cet affrontement de la France avec elle-même, que les Français se confrontent. Que la République se délite. Ils soufflent sur les braises de la sédition, et qu’advienne dans les cendres leur projet de société : un Etat policier.

Alors, dans cette période trouble, quelle est notre boussole politique ? Comme souvent, il faut écouter ceux qui ont des nerfs plantés dans le pays. Des élus locaux, des maires, en premières lignes, qui méritent tout notre soutien, toute notre attention.

Philippe Rio par exemple, maire de Grigny : « Il aurait pu y avoir du mouvement, par exemple avec le plan Borloo pour les banlieues, en 2018. On était 200 maires à avoir travaillé dessus, et Emmanuel Macron a dit « poubelle ». Je ne sais pas ce qu’il en serait aujourd’hui, si on aurait évité ce qui se passe, mais ce plan s’appelait « Pour une réconciliation nationale », et je trouve que ce mot de réconciliation résonne particulièrement aujourd’hui. »

« Une poudrière », voilà comment Philippe Rio décrit la situation en banlieue. Une poudrière sur laquelle, on a décidé de fermer les yeux plutôt que d’agir, depuis trop longtemps. Le plan Borloo, un plan réfléchi et pensé par les acteurs de terrain, à cinquante milliards, jeté à la poubelle, rayé d’un trait de plume par un homme seul, là-haut.

Ali Rabeh, maire de Trappes, dit la même chose : « Ils sont rattrapés par le réel, les naïfs, ce sont eux ». Le réel, c’est le déni de la relation, toujours plus dégradée entre police et population, c’est une République qui ne tient pas ses promesses d’égalité. Un cocktail explosif.

Au-delà, même, des banlieues : durant la crise Covid, les jeunes se sont enfermés pour protéger les plus âgés. Ce sont eux, souvent précaires, qui ont payé le prix d’une économie au ralenti, avec les queues pour des colis alimentaires. Leur taux de pauvreté est quatre fois plus élevé que chez les plus de 60 ans. Leur taux de dépression a doublé. Pour eux, ou une partie du moins, c’est la désespérance qui s’installe. Et face à cela, quels plan, quelles propositions a portées le président Macron ? Le néant.

On n’en sortira ni par le déni, ni par la violence aveugle. On s’en sortira par le haut : par la vérité, par la justice, par l’égalité. Par une réconciliation nationale qui ne sera possible que si le Président et le gouvernement remettent tout sur la table. « Sans tabou ». Reconnaissant leurs erreurs, qu’ils se replongent dans les travaux qu’ils ont fait produire aux acteurs et actrices de terrain, avant de les balayer d’un revers de la main, et s’engagent sur des solutions qui réparent les maux. Les transformations de l’institution police, on l’a dit. Mais aussi le reste : la ségrégation urbaine, les discriminations à l’embauche, le trafic de drogue et les réseaux mafieux, les moyens pour les élus locaux, les associations, la revalorisation des métiers des premiers et premières de corvée, le soutien aux mères célibataires qui tiennent tout le foyer sur leur dos, etc.

Nous, nous voulons la paix. Pas la guerre civile.

La « réconciliation nationale », il la faut.

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