
C’est sans surprise aucune. Le bref portrait d’un ancien ouvrier, de la CGT Goodyear, « de gauche » hier, et aujourd’hui guide-nature en Baie de Somme, chasseur toujours, ce portrait n’a suscité aucune interrogation, aucune réflexion, encore moins de la compassion. Un « dégénéré », ont tranché les internautes. Un « facho », ont jugé les mêmes. Par la bande, me voilà « allié du RHaine ». Comme prévu, comme attendu.
Ce post, je ne l’ai pas publié par électoralisme : je sais bien qu’il me « coûte », en voix, en sympathie, bien plus qu’il ne me « rapporte ».
C’est pire : je l’ai publié par conviction. Par conviction que cette gauche du jugement, du mépris, nous a aliénés des gens partout dans le pays. Et qu’elle fait le lit du pire.
D’où je parle ? D’où je parle quant à la chasse ?
J’ai vingt ans dans les années 90, c’est-à-dire que je me forge intellectuellement, politiquement, durant cette décennie du mépris : alors que la mondialisation souffle à fond, les élites se moquent des « beaufs », accrochés à leur clocher et à leurs traditions, qui vont au camping, jouent aux boules, picolent leur bière devant un match de foot, agitent le drapeau tricolore. Et par-dessus tout, le sommet de la bêtise : qui chassent.
C’est une vision du monde que, en gros, je partageais. Je fais alors, à l’Université de Picardie, des études supérieures, qui me rendent supérieur : je fréquente la Maison de la Culture, je suis abonné à Charlie Hebdo, et je m’éloigne de ma famille, de mes origines, « plouc », « péquenot », « bouseux ». Un texte va me renverser, une épiphanie : le dernier chapitre des Questions de sociologie de Pierre Bourdieu, intitulé « le racisme de l’intelligence ». Je m’évanouis, je revois ma vie, d’où je viens, le snob que je deviens, et à cet instant, je fais un choix, qui peut paraître grandiloquent : le choix du peuple. Le choix d‘aimer mon peuple, parfois malgré tout.
Il faut ajouter un deuxième ouvrage : L’Illusion économique, d’Emmanuel Todd. La mondialisation, d’après lui, l’abandon des frontières, l’Europe de Maastricht et ses élargissements ont coupé comme un fil à beurre entre vainqueurs et vaincus, entre les éduqués du supérieur et les classes populaires. Ce divorce, matériel, devient politique : le peuple, de larges fractions, rompt avec la gauche dominée par le Parti socialiste, les peu diplômés se tournent vers le Front National. S’y ajoute un divorce culturel : le tuning, Patrick Sébastien, voire Amélie Poulain, c’est popu, et donc « de droite », sinon « facho ». C’est le même réflexe, la même arrogance, qui prévaudra lors du lancement des Gilets jaunes : des « fachos », des « dégénérés », etc. Que se passe-t-il ? C’est qu’avec 20% de diplômés du supérieur, une masse critique est atteinte : nous pouvons vivre entre nous, en dénonçant le reste du pays comme « archaïque », « retardataire » etc.
C’est contre cet abandon, solidaire d’un monde populaire, que naît Fakir, en 1999. Avec, en Picardie, des délocalisations en série, et l’Etat qui ne peut pas tout, l’Etat qui à vrai dire ne fait rien : Whirlpool, Honeywell, Magnetti-Marelli… Et à la pointe ouest de la Somme, le député socialiste, parachuté et fantôme, Vincent Peillon, s’échappe en hélicoptère sous les huées des chasseurs. L’événement se déroule dans le « Vimeu rouge », une terre de gauche, bastion de l’anarcho-syndicalisme. Mais par glissements successifs, le vote va basculer : le mouvement CPNT, Chasse Pêche Nature et Traditions, grimpe, dans le coin, jusqu’à 20%, 30% 40%, des suffrages aux élections européennes et présidentielles (respectivement 27% et 12% dans la Somme). Cette circo virera ensuite à droite, puis dernièrement à l’extrême droite.
Qu’est-ce que je fais, moi, comme reporter ? J’y vais. Je rencontre. J’interroge. J’écoute. Les canards « appelants » élevés au fond du jardin. Le chien comme un copain. Le virus qui se transmet de père en fils. Les cris qu’on imite dès l’enfance, qui donnent lieu à des concours, et d’où viennent les (formidables) « chanteurs d’oiseaux ». Le droit de chasse comme héritage de la Révolution, abolition d’un privilège. Les journées à entretenir les marais. Les nuits à la hutte, dans l’amitié et l’obscurité. Je comprends. Je comprends que c’est plus qu’un loisir : une identité. Locale. Ouvrière. Populaire. Quand l’identité est justement blessée.
Je comprends. Et pourtant, bien sûr que je suis tiraillé. Nulle misère ne nous est étrangère, et depuis l’adolescence, je suis un défenseur de la cause animale. Ce sont les élevages, ma priorité : mettre fin à l’intensif, que les poules, vaches, cochons ne soient plus du « minerai », que les bêtes voient l’herbe et le jour, qu’avant l’abattage elles connaissent autre chose qu’une existence de souffrances, qu’une relation soit maintenue avec le paysan – dont, dans ce changement, on doit faire des alliés. C’est une industrie, ici. La chasse, à côté, c’est de l’artisanat, des animaux qui connaissent une fin violente, oui, mais qui avant ont galopé, volé, respiré…
Et surtout, de toute façon, quoi qu’il en soit, je ne serai pas anti-chasseurs. Ceux que je fréquente dans mon quotidien, ce sont les nôtres : pompiers, manutentionnaires, électriciens, etc.
Ne pas rallumer la guerre des chasses
Voilà où j’en étais. Vingt ans plus tard, je deviens député.
Quant à la chasse, je ne vise qu’un but, modeste, défensif : que ne se rallume pas la guerre comme hier. Avec cette difficulté : les deux côtés y ont intérêt. Chez les écolos, la chasse aux chasseurs, c’est une cause qui rassemble autour d’un drapeau. Et chez les chasseurs, le tir aux écolos, voilà qui unit, défenseurs de la ruralité contre bobos. Je discute avec les uns et les autres, Picardie nature, la Ligue de Protection des oiseaux, et les sociétés de chasse, la fédération de la Somme. Je participe, à l’occasion, aux week-ends de nettoyage des étangs. Je me tiens informé des « comptages », de lièvres, de renards, etc. Je m’efforce d’agir comme ces maires qui, dans leur commune, font dialoguer, et c’est parfois houleux, les chasseurs et les néo-ruraux.
Je suis accusé, lors d’une campagne, par le Rassemblement national, d’être anti-chasse ? Contre moi, une mini-manif est organisée ? Je ne fuis pas. Je vais échanger avec ces adversaires supposés : non, aucunement, en deux décennies d’engagement, vous ne trouverez pas un propos pour en finir avec votre loisir. En revanche, oui, la nature doit faire l’objet d’un partage, et tout peut être discuté : les espèces chassées, les dates d’ouverture, etc. Mais justement, ce doit être discuté.
Au congrès de la fédé, dans une salle pleine, après deux heures de bashing anti-écolos, je prends la parole : non, je ne veux pas d’une écologie qui se fasse contre la chasse. Mais non, je ne veux pas plus d’une chasse qui se fasse contre l’écologie. Alors que tous deux ont des points d’accord, devraient avoir un intérêt commun : que la faune subsiste, soit préservée.
Et au-delà, ces derniers temps : je vois ma France qui se fracture, qui à tous sujets se fige en des « camps », avec les amis et les ennemis, avec les réseaux sociaux comme machine à haine, et chacun dans son couloir avec ses certitudes. Je ne veux pas ça, ni pour mon pays, ni pour la démocratie.
Quant aux derniers heurts en Baie de Somme :
La violence, les menaces, les injures n’ont leur place nulle part, ne se justifient jamais. Et leurs auteurs doivent être poursuivis, ici comme ailleurs, sans zone de non-droit dans la République.
Maintenant, de l’autre côté, les militants anti-chasse : il y a du courage, chez eux, je l’admets. De la détermination. Et ils trouvent un écho chez des Français. Mais viennent-ils pour comprendre, pour discuter, pour convaincre, pour peut-être eux-mêmes en sortir transformés ? Non, plutôt pour dénoncer, pour monter la France contre ce bout du pays, pour démontrer combien les chasseurs sont des cons. Et ils obtiennent le résultat escompté.
Je leur préfère, comme démarche, celle de Charles Stépanoff, auteur de « L’Animal et la mort ». Un anthropologue qui, d’habitude, s’en va observer les chasseurs de Sibérie, mais qui, coincé par le Covid, se rapatrie et exerce sa curiosité ici. Lui observe les « crises du sauvage », et les enjeux de classe, les rapports sociaux autour des chasses.
Enfin, pour ma part et tout simplement : Oui, je resterai aux côtés des ouvriers, des licenciés de chez Goodyear. Même chasseurs.
François Ruffin