J’ai changé

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"J'ai changé. J'ai changé, ces derniers mois, d'ailleurs très profondément, j'ai changé". Pendant l'été, le président de la République annonçait sa conversion écologique...

« J’ai changé.
J’ai changé, ces derniers mois, d’ailleurs très profondément, j’ai changé. Si si, j’ai vachement changé. Avant ça, bon, faut l’avouer, la planète, le climat, la vie sur Terre, tous ces machins, ça me faisait pas vibrer. Bien moins que la 5G ou la révolution numérique. On aurait bien des start-up pour remplacer les abeilles.

Dans mon programme de 2017, j’y consacre quoi ? 10 lignes. 10 lignes dans un chapitre intitulé « un nouveau modèle de croissance ». 10 lignes coincées au milieu de : « Nous baisserons l’impôt sur les sociétés, nous transformerons le CICE en allégement de charge, nous supprimerons l’ISF, nous créerons un prélèvement unique sur les revenus du capital » … Voilà, c’était ça, mon écologie.

Mais j’ai lu des livres, pendant les vacances. Y a les rapports des scientifiques, aussi. Les mouvements de la jeunesse, là, toutes les semaines, Greta et tous ses copains copines, ça m’a interpellé quelque part au niveau de la conscience. Le vote aux élections européennes, bien sûr. Ça m’a fait réfléchir, tout ça.

Y en a des lents, vous savez, des prudents, des torturés du bulbe, il leur faut des années pour penser, pour mûrir – sur la croissance, le productivisme, l’anthropocène, la condition animale… Ils analysent, ils chipotent.
Moi, non.
Moi, avec mon cerveau de Formule 1, ça a fait paf tout de suite.
J’ai changé, d’un coup. »

Fin août, le président de la République annonçait sa conversion écologique au site Konbini. Je m’en réjouissais. Une épiphanie soudaine. Une révélation. Comme Paul Claudel, touché par l’esprit saint, derrière un pilier de la cathédrale Notre Dame. Comme Moïse, recevant au Mont Sinaï les tables de la loi. Notre chef de l’Etat était touché par une grâce écolo. Je m’en réjouissais.

D’autant plus que sa conversion faisait contagion. Le Premier ministre, dans le civil lobbyiste pour Areva… y a pas de sot métier, chacun doit gagner son pain… Le Premier ministre se prononçait – je cite – pour « l’écologie souriante ». Et la secrétaire d’Etat à la Transition se sentait pousser des ailes, encourageait tous les marcheurs : « N’ayez pas l’écologie timide ! »

Vous comprenez mon bonheur, ma joie, en cette rentrée parlementaire. Quel délice de revenir dans cette Assemblée, désormais remplie de militants écolos. J’allais retrouver des toilettes sèches à côté de la buvette. Des brebis pour tondre la pelouse du palais Bourbon. Des députés « plus chauds que le climat » avec des pâquerettes dans les cheveux. Le président Ferrand en champion du Flower Power.

Certes, on s’était quittés un peu fâchés, en juillet, avec cette histoire de Ceta. A cause de vous, de vos votes, nous allons importer de la viande bovine nourrie aux farines animales, dopée aux antibiotiques, avec 46 molécules en prime, l’Acéphate, l’Amitraz, l’Atrazine… Un accord avec le Canada dont, vous le savez, « le grand absent est le climat ». Mais durant l’été, vous aussi, vous avez changé. Durant l’été, vous avez révisé vos classiques: « Écologie et politique » d’André Gorz, « La convivialité » d’Ivan Illich, « Comment les riches détruisent la planète » d’Hervé Kempf… Vous alliez revenir sur cet accord. Vous alliez bouleverser vos slogans. Non plus « travailler plus pour gagner plus pour acheter plus pour importer plus pour exporter plus » mais « consommer moins, répartir mieux ». Non plus vos deux mamelles, qui ne donnent plus de lait : « croissance et concurrence », mais « moins de biens, plus de liens ». Et ensemble, tous ensemble, nous allions mener cette bataille, la remporter.
Pour que la planète demeure habitable, pour vous, pour moi, pour nos enfants.
L’air respirable.
L’eau buvable, et qu’on fasse mentir, ensemble, ce vieux grincheux de René Dumont, tous les prophètes de l’effondrement, tous les collapsologues à cheveux longs.

Je reviens donc, ce matin, plein d’espérance, plein de confiance en vous, en l’Humanité.
J’arrive à mon bureau, et mon collaborateur Joseph me remet le tableau de nos amendements, avec plein de rouge : « Irrecevable. Irrecevable. Irrecevable. »
« Irrecevable. »

Je le vis, ce tableau.
Je rougis.
Je pâlis à sa vue.

Le ministère de la Transition l’affirme, lui-même, dans un rapport : dans les transports, côté émissions de CO2, on est loin, très loin, des accords de Paris. Les gaz à effet de serre produits par les poids lourds augmentent, les gaz à effet de serre produits par le trafic aérien augmentent… et aujourd’hui, vous nous présentez une loi, une loi mobilité, une loi sur les transports, et avec rien, ou presque, pour baisser les émissions de CO2 ? Une loi sur les transports… et rien pour limiter, ou interdire, le transit routier  – comme l’a fait la Suisse ?

Que reste-t-il, dans votre texte ? Des bouts de machins, dérisoires, sur les bornes électriques, les trottinettes et le biogaz. Des morceaux de budgets que les parlementaires s’arrachent pour financer un bout de chantier du coin. Mais rien qui limite la mobilité des 10% les plus riches, les 10% qui émettent 8 fois plus que les 10% les plus pauvres ? Rien, surtout, qui entrave le grand déménagement du monde, avec vos amis les multinationales qui baladent sèche-linges, pneumatiques, tee-shirts, de l’Asie à l’Europe, de la Pologne à la France.

Alors, que s’est-il passé ? Rassurez-moi. Il s’agit bien d’un bug informatique, n’est-ce pas ? D’un sabotage des administrateurs? Vous n’avez pas entendu les voix venues du Très Haut, du très-haut de l’Elysée ? « N’ayez pas l’écologie timide ! N’ayez pas l’écologie complexée ! »

Ou alors.
Ou alors.
Ou alors, mais je n’ose y croire : vous n’avez pas changé. Seulement les discours, seulement le baratin. La même tactique, toujours. Jurer : « J’ai changé » pour que, surtout, rien ne change.

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