« J’ai failli la tuer ! Elle m’a gonflé, putain ! » C’est le directeur médical de Sanofi, Pascal Michon, qui jure ainsi, micro malencontreusement ouvert. Il cause d’une journaliste d’Envoyé spécial, qui vient de lui poser la question qui fâche :
« Sur la Dépakine, j’ai vu que votre groupe n’allait pas faire de provision, en cas de procès, de condamnation… Est‑ce que vous me confirmez cette information ? 
— Je vous confirme cette information. 
— Parce que vous, Sanofi, vous ne craignez pas qu’il y ait des procès, des condamnations ? 
— Je n’ai pas plus de commentaires à vous faire. »
Qu’on résume l’affaire (étudiée dans Fakir n°78 et 79) :
Depuis 1967, les épileptiques sont traités, et traités efficacement, à la Dépakine (et aux autres médicaments contenant du valproate de sodium).
Dès 1986, d’après un rapport de l’IGAS, chez les enfants des malades, « des cas marquants [d’autisme] sont recensés » : « Un signal qui aurait dû, d’une part, conduire à une modification de l’Autorisation de mise sur le marché et, d’autre part, conduire le producteur (donc, Sanofi), à réaliser dès cette période des études complémentaires approfondies.»
En 1988, 1989, 1994, des publications scientifiques démontrent que « l’acide valproïque induit des troubles neuro‑développementaux » chez les enfants, ce que vérifient toutes les études ultérieures.
Il faudra attendre 2006, néanmoins, pour que ce médicament soit « déconseillé aux femmes enceintes ». Et 2013 pour qu’on indique dans les notices qu’il « ne doit pas être utilisé chez les femmes en âge de procréer ». Bref, deux décennies, au moins, se sont écoulées.
Depuis 1986, le labo sait.
Mais jusqu’en 2006, jusqu’en 2013 même, des femmes enceintes ont continué à prendre de la Dépakine, à acheter des boites remboursées par la Sécu, à donner massivement naissance à des enfants autistes.

Combien ?
D’après l’épidémiologiste Catherine Hill, « on peut raisonnablement estimer que 14 000 personnes ont présenté des atteintes causées par l’exposition in utero au valproate de sodium ». Voilà qui coûterait, au bas mot, jusqu’à la majorité des enfants, « 6 milliards d’euros à la collectivité » (d’après notre confrère du Figaro, Anne Jouan, qui effectue un véritable suivi sur ce dossier).

Mais pour ces milliards, Sanofi ne veut pas payer.
Pas du tout.
Aux parents qui lui réclament des comptes pour leurs deux fils autistes, le labo répond :
« Nous nous permettons de vous rappeler que les aléas thérapeutiques sont pris en charge par l’Oniam (Office national d’indemnisation des accidents médicaux) qui propose une procédure rapide d’indemnisation qui devrait pouvoir répondre à vos attentes et à celles des familles touchées par de telles situations. »
Et quand les victimes exigent que, au moins, 400 millions soient consignés, la firme répond non, toujours. Ce ne sera pas un rond.

Depuis ce 1er juin 2017, le décret est paru au Journal officiel. Un fonds d’indemnisa Le Médiator a ouvert la voie. C’est, pour Marine Martin, la présidente de l’association d’aide aux victimes Apesac, lanceuse d’alerte sur la Dépakine, l’aboutissement d’un long chemin. Ou plutôt une étape :
« C’est que de la bagarre, que de la lutte, que de l’affrontement. Les agences qui sont supposées défendre la santé, leur seul objectif, c’est qu’il n’y ait pas de vagues. À l’intérieur, on peut trouver des individus, des soutiens, mais le système lui‑même paraît conçu pour protéger l’industrie pharmaceutique. Et là, ma peur, c’est de gagner en perdant. Certes, l’Oniam va nous verser des indemnités, mais est‑ce qu’ils vont se retourner vers le labo ? Le décret le prévoit, mais on peut être très sceptique. C’est pas aux impôts de payer, c’est à Sanofi. De même, les procédures, on les a lancées il y a cinq ans, et on ne voit rien. Avec les appels, ça peut durer dix ans, quinze ans. Chez eux, tous les artifices sont bons pour ralentir, pour décourager les familles… »

Ce 12 juin, Anne Jouan écrivait dans Le Figaro :
« La justice prend son temps. Fin septembre, le parquet de Paris ouvrait une information judiciaire concernant la Dépakine après une enquête préliminaire d’un an. Mais dans ce dossier, aucune perquisition n’a été menée, aucune mise en examen n’a été prononcée. Pourtant, la justice est capable d’aller vite. Pour le Médiator, il n’avait fallu que six semaines pour voir des perquisitions après le début de l’enquête judiciaire. N’aurait‑on pas les mêmes exigences vis‑à‑vis de Sanofi que l’on en a eues pour Servier ? Il est vrai que le premier emploie 110 000 personnes contre 21 000 pour le second. »

Il est vrai, aussi, qu’Emmanuel Macron et Serge Weinberg, PDG de Sanofi, sont liés par une solide amitié.

Et Sanofi, donc, dans ses comptes, ne provisionne même pas 400 millions d’euros. Confiant, semble‑t‑il, dans l’État français et dans la justice
de notre pays…