D’amour et de pizzas

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« On a décidé de devenir nos propres patrons de manière, on l’espérait, à vivre mieux. » Florie et Manu ont répondu à l’un de nos appels Facebook. Alors, ce dimanche, de passage dans le Tarn, on se rend chez eux, dans leur pavillon. On achève bien les vocations…

« Ma sœur suivait une formation d’aide-soignante. Je lisais ses cours, ça me passionnait. C’est là que je me suis sentie la vocation. »

Florie et Manu se sont rencontrés au lycée, à Forbach, en Lorraine, et ne se sont plus quittés. Elle a renoncé à son tour du monde post-bac. A la place, ils sont entrés ensemble en IUT-Commerce : « On voulait faire de l’argent, vite se marier, vite s’installer. Faire du blé les premières années, et après on verrait pour la famille. » Mais à la sortie, aucun salaire avec plein de zéros, plutôt des petits boulots : lui dans une boutique SFR avec un poste de responsable promis et qui ne vient pas, puis en intérim à la chaîne chez Continental, « qu’est-ce que tu sentais mauvais ! », et enfin dans un magasin de cigarettes électroniques à 1 300 €. Elle comme vendeuse chez France-Loisirs en CDD, puis comme commerciale à domicile pour du matériel médical à 1250 €, et enfin, le chômage enceinte. « Je me sentais comme une cas soce. Je suis une fille d’ouvrière et d’ouvrier, mon père était mineur, ma mère a fait mille milliards de métiers, elle a nettoyé des toilettes. Pour moi, il faut travailler pour gagner sa vie. »

***

Jusqu’à, donc, sa « vocation ».

« Avec mon bac + 2, je me voyais bien faire infirmière. Mais la formation durant trois ans, et ça n’était pas couvert par Pôle emploi, et on ne pouvait pas vivre avec un bébé sur un seul salaire. J’ai passé dix mois en école d’aide-soignante, c’était génial. Aussitôt après, j’ai trouvé une place dans une Maison d’Accueil Spécialisé pour autistes, en CDD, jamais en CDI. Mais je voulais rentrer à l’hôpital de Forbach, toujours pour apprendre le métier d’infirmière, et ils m’ont prise. C’est là que la décadence a commencé, le début du drame.

J’étais dans une dévotion absolue, naturelle, pour prendre soin des malades, chez nous en fin de vie. On commençait les toilettes à 6 h 30, on les terminait à 11 h, non-stop, les pansements, les perfs, etc. Mais c’étaient des économies sur tout, sur les gants, sur les couches, sur le linge, ils recomptaient, de façon drastique. Alors qu’ils refaisaient le parking pour des millions. Ils me rappelaient sur les congés, sur les week-ends, pour des remplacements, avec la menace de : ‘Tu n’auras pas ton CDI.’ Oui, parce que j’enchaînais les CDD, de un mois, deux mois… J’avais dit : ‘Au troisième, c’est le CDI !’, parce que c’est comme ça dans le privé. Mais non, ils m’ont répondu, dans le public, ça pouvait durer six ans et plus. Surtout, j’avais l’impression de faire de la merde. On a tué des gens.
– Par exemple ?
– A Noël… (La voix de Florie se coupe. Silence. Elle ôte ses lunettes. Manu lui tend un mouchoir.) On avait douze lits pour douze patients, des grabataires, sauf une dame encore valide. Elle était venue pour des douleurs abdominales, et comme elle était dans la dernière chambre, comme c’était pas trop grave, personne ne se souciait d’elle. Elle était constipée. « Y a pas de selle… y a pas de selle… », on rapportait au médecin. Il prescrivait des lavements. Et à Noël, le médecin de garde prend le relais, et elle est morte d’une occlusion intestinale. Comme elle continuait à manger, elle se remplissait par le haut, et nous avec nos lavements, on la remplissait par le bas. On a lavé la chambre, et c’était terminé pour nous.

Après ça, je suis partie à Saint-Avold, toujours en CDD. Je me souviens d’une dame, en cancer généralisé. Elle ne parlait pas, elle criait, elle pleurait, elle rejetait les soignants. Moi, j’ai réussi à l’adopter, je la faisais rire, j’étais la seule à pouvoir la soigner. Je m’asseois sur son lit, pour lui tenir la main. Un cadre passe, il me convoque dans son bureau : je n’avais pas à m’asseoir sur le lit, ça n’était pas hygiénique.
– Tu étais sanctionnée pour ton humanité ?
– Voilà. A partir de là, j’ai attrapé un urticaire géant, j’ai fait un malaise, on m’a hospitalisée pendant trois jours, on m’a fait un scanner avec injection.
– C’était psychosomatique ?
– Evidemment. Au bout de trois ans, ils ont mis fin à mes CDD.
– Ils ont détruit ta vocation ?
– Carrément. Après, j’ai préféré entrer chez Leroy-Merlin. »

***

Pendant ce temps, Manu a lui aussi découvert sa « vocation ».

« Je me suis retrouvé dans l’usine de ma mère, chez Faurécia, à approvisionner la chaîne. La première semaine, c’était très dur, j’ai cru que je ne tiendrais pas. C’était du travail posté, en 3*8, très tôt le matin, et en plus je devais rester hyper-concentré sur les papiers. Et puis, au final, c’est devenu comme une révélation, la logistique. J’avais soif d’apprendre. Comment gérer les stocks. Conduire les chariots élévateurs. Passer dans les racks, dans les entrepôts. Ils m’ont fait confiance, j’ai passé mes Caces. Jusqu’à remplacer des ‘Gap Leaders’. Mais tout ça en intérim : 18 mois, six mois à la maison, 18 mois…
– Ils ne t’ont pas embauché ?
– C’était prévu. J’avais rendez-vous dans le bureau du RH, mais il est parti ! Il a changé d’usine. Il est parti avec mon contrat dans sa mallette… Ils ont tout voulu restructurer, réorganiser, même s’ils me disaient : ‘On te reprendra’, il n’y avait plus de place pour moi.

***

« On en avait marre des déboires. On a toujours tout fait, bien travaillé, et tout ça pour des petits salaires, avec des contrats précaires.

On en avait marre de la mentalité, aussi, dans notre région, on n’était plus en adéquation. ‘C’est toujours les Arabes qui profitent du système…’ Moi j’ai grandi à Behren, dans une cité, et on y a scolarisé Elio, parce que mes parents habitent à côté, et pour qu’il ait une ouverture d’esprit. Nos amis extérieurs se plaignaient de choses, sur ce quartier, que nous on ne vivait pas ! C’était : ‘Ah bon ! C’est de la faute à Mohamed ? Prouve-le !’ On s’engueulait avec les copains.

J’ai demandé ma mutation au Leroy-Merlin d’Albi, et ils me l’ont accordée. Mais ici, le responsable méprise les caissières. J’ai trouvé un autre boulot derrière, de commercial, et puis le Covid est arrivé, retour au chômage. Pareil pour Manu. On croyait qu’il trouverait dans la logistique facilement, mais ici, il n’y a pas d’usines. Il a bossé dans l’Aveyron, à 45 minutes, dans un moulin.

On a toujours bossé, et pour quoi ? Jamais on a été à l’aise, tranquilles. On est en location, un crédit pour la maison, faut pas rêver. On a fait le choix de n’avoir qu’un seul enfant. Et on a toujours gagné quelques euros de trop pour une aide. Il faut qu’on fasse quoi pour ne plus ramer ?

On a profité du Covid pour préparer notre projet, un camion-pizza. Créer le logo, suivre une formation à distance, s’entourer d’un comptable, démarcher la banque, acheter le camion, le floquer…
– Et alors, depuis ?
– C’est génial. On est libres. C’est notre bébé. On n’a personne au-dessus de nous pour nous crier : ‘Vous devez…’ Là, depuis juillet, on se paie 2 700 € en tout. On verra si ça passe. »

***

« Finalement, vous avez abandonné vos vocations ?
– Oui, approuve Manu. Moi, ils m’auraient gardé, j’y serais encore dans la logistique. J’étais tellement bien dans cette entreprise.
– Pareil pour moi à l’hôpital. Dans des conditions correctes, avec le personnel qu’il faut, pas toujours à remplacer, bien sûr que j’y serais. »

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