Agriculture : “Donc il n’y aurait plus de cours ? Plus de marché ?”

Bruno Dufayet est éleveur, président de la Fédération Nationale Bovine, une branche de la FNSEA. Ca ne l’empêche pas de revendiquer, pour l’agriculture, une forme de protectionnisme. Et d’entretenir un vrai dialogue avec les écolos.
Rencontre.

C’est une chance, parfois, député.
Des gens bien viennent à vous.
Pas besoin de leur courir après, ils vous croient importants, un peu, et se déplacent jusqu’à votre bureau. Ainsi de Bruno Dufayet.
C’est un éleveur du Cantal, de vaches Salers, président de la “Confédération nationale de l’élevage”, et aussi de la “Fédération nationale bovine”, une branche de la FNSEA. Trainant sa valise, il va défendre les intérêts de son secteur à Paris et Bruxelles. Son chemin croise le mien parce que je l’ai cité, à la tribune de l’Assemblée : “Qu’attend-on de nous ? Vous voulez la compétition, le modèle néo-zéalandais ? On le fera. Une agriculture familiale, de proximité, qui intègre le bien-être animal ? etc. On le fera. Vous voulez tout à la fois ? C’est aux Français, et à vous les politiques, de fixer un cap.”
Ce “cap”, aujourd’hui, on va le préciser.
Un cap pour les prix.
Un cap pour l’environnement, aussi.
Parce que, derrière sa bonne mine, sa barbe et son allure de moine paillard, c’est une quasi-sortie du marché, qu’il propose…

François Ruffin : Lors de votre venue à la Commission, je me souviens, vous aviez réclamé “nouveau contrat social entre les agriculteurs et la société”. Ca serait quoi ?

Bruno Dufayet : Pour nous, pour les agriculteurs, il nous faut un contrat pour les prix, d’abord. Aujourd’hui, on est complètement écrasés. Dans ma branche, Bigard, à lui tout seul, pèse 45 % du marché…

FR : Donc c’est le Parrain de la viande?

BD : En tout cas, pour les cours, c’est lui qui fait la cotation. Les éleveurs sont bien obligés de vendre au prix qu’il fixe. Aujourd’hui, par exemple, la Charolaise, son coût de production, c’est 4,50 € du kilo. Et pourtant, on le revend 3,70 €. C’est contre ça qu’on se bagarre. Ce marché-là, faussé, il faut le mettre entre parenthèses.

FR : Et vous proposez quoi ?

BD : Depuis des décennies, maintenant, c’est la grande distribution qui fixe les prix, soi-disant qui négocie, en fonction de l’offre et de la demande, la concurrence, le marché, tout ça… Mais quelle concurrence ? Il y a quatre centrales d’achat ! Contre des milliers de producteurs ! Donc en pratique, déguisé derrière le marché, l’aval serre les prix. Et derrière, ça retombe en cascade sur les transformateurs, et en dernier ressort sur les agriculteurs. Nous réclamons, nous, qu’on fasse l’inverse: qu’on parte du coût de production pour l’éleveur…

FR : Qu’on fixe un prix plancher, c’est ça ?

BD: Que le coût de production serve de base à toute négociation..

FR : Mais qui déciderait de ce “coût de production” ?

BD : Un organisme indépendant. Par exemple, nous, dans notre filière, ça peut être l’institut de l’élevage qui estime le coût de production. Eux définiraient des indices de coût, en fait on les a déjà, et on demanderait le tampon de l’Observatoire des prix. Tout ça serait encadré par la loi, et derrière, on aurait la DGCCRF, la répression des fraudes, qui viendraient faire le gendarme, vérifier que les prix sont bien respectés par les industriels.

FR : Donc ça ne serait pas seulement un prix plancher mais aussi un prix plafond ?

BD : Oui.

FR : Donc il n’y aurait plus de cours, plus de marché ?

BD : Exactement.

FR : Ca serait hyper-régulé ?

BD : Oui.

FR : Bah dites donc, heureusement que c’est vous qui le proposez, parce que si nous le mettions dans le programme de L’Avenir en commun, on passerait pour des Soviétiques!

BD : Dans les réunions, la grande distribution crie au scandale: ‘Vous allez vous déconnecter du marché mondial !’ Mais le marché mondial, il compte pour la part qu’on exporte. Quand on vend ici, le marché, il est en France, pas à la bourse de Chicago ! Et surtout, ce qu’on propose, ça existe déjà.

FR : Ah bon ? Où ?

BD : Chez moi, par exemple, dans le Cantal. Je fais de la Salers. Eh bien, ce n’est pas le “marché”, ni mondial ni européen, qui décide. On a signé un contrat, je dois sortir quinze bêtes par an, là ça sera pour la dernière quinzaine d’avril, et je suis payé sur les coût de production.

FR : Et comment ils sont estimés, les coût de production ? C’est au niveau national ? Ca comprend votre salaire ?

BD : Oui, on compte deux Smic par mois, on considère que c’est une paie raisonnable, et on déduit les soutiens Pac.

FR : Mais si vous, ça va, pourquoi vous vous bagarrez? C’est pas pour vous ?

BD : Bah non. Et vous, vous vous bagarrez pour vous ?

FR : Pas mal !

BD : Je me bagarre pour les éleveurs français, pour qu’on garde les fermes familiales, pour que nos villages ne soient pas désertés. Et sur tout ça plane un danger. Un accord comme le Ceta, avec le Canada, c’est catastrophique. Et les traités qui se préparent, avec le Mercosur, l’Amérique du Sud, c’est la débâcle pour l’agriculture familiale. Et aussi pour l’environnement…

FR : Parce que vous êtes à la FNSEA et vous allez jouer la fibre écolo ?

BD : Eh bien oui. Il y a cinq ans, avec notre fédération de la viande bovine, nous avons pris les devants des ONG. Nous sommes allés les rencontrer: WWF, la Fondation Nicolas Hulot, France Nature Environnement, GreenCross France. On leur a dit: “Bon, on arrête la guéguerre, on se met autour d’une table.” On a aussi pris un cabinet de médiateur. En plus des réunions à Paris, on s’est aussi rendus sur le terrain: dans un élevage herbager du Massif central, dans une ferme en polyculture de Bourgogne, chez un engraisseur en plaine d’Alsace.

On s’est fixé deux règles pour la concertation: d’abord, on parle sans tabou. Ensuite, pas de médiatisation. Et on a défini un axe prioritaire: la lutte contre le réchauffement climatique. Ca a débuté, on était très dans les postures. Et puis, moi aussi, j’ai beaucoup appris sur mon propre métier…

FR : Quoi?

BD : Eh bien, ça m’a donné une vision plus large que le prix de revient du kilo de viande produit.

FR : Mais par exemple ?

BD : Sur le rôle des haies et des bocages pour le maintien de la biodiversité, sur celui de la prairie comme filtre naturel de l’eau, ou pour stocker le CO2… Je n’aurais pas pensé à tout ça.

FR : Et concrètement, ça aboutit à quoi?

BD : Au programme “Beef-carbon”. On s’engage à diminuer de 15% à échéance de dix ans les émissions viande bovine.

FR : Donc il vous reste cinq ans?

BD : C’est ça.

FR : Il faut vous dépêcher, alors…

BD : Oh mais ça va aller très vite. Une fois que le diagnostic ferme est posé : quelles sont les pratiques les plus vertueuses? Par exemple, allonger d’un mois la période de pâture. Optimiser la fertilisation, privilégier le lisier et le fumier produits sur l’exploitation plutôt que les engrais chimiques. Atteindre une autonomie fourragère de 90%. Gérer les animaux improductifs…

FR : C’est-à-dire?

BD : Eh bien, quand un veau meurt, ça ne sert à rien de garder la mère des mois et des mois…
FR: Vous gagnez en rentabilité, en plus, avec ça?

BD : Ah mais je suis absolument convaincu que l’efficacité économique et écologique sont couplées. C’est une posture qui nous empêchait de voir ça…

FR : Et vous, sur votre ferme, vous faites quoi?

BD : Un truc très simple, je pratique l’épandage en mars, plutôt qu’en décembre. C’est le moment où l’herbe commence à pousser, il y a une vraie absorption au moment où le sol en a le plus besoin… Les ONG avaient des ingénieurs agronomes de formation, et à leurs côtés, j’ai appris autant qu’ils ont appris.

FR : Est-ce que vous pensez que la même démarche, de concertation, sur le glyphosate, aurait pu donner des résultats?

BD : Oui, c’est possible. On aurait évité cette guéguerre médiatique.

FR : Là, c’est devenu un marqueur identitaire, de l’écologie et de la ruralité…

BD : Je voudrais souligner un dernier point. Là, tout ce qu’on vient de raconter, c’est très bien, c’est très beau. Mais si on instaure le libre-échange, ça remet tout en cause. Sur le Ceta, avec le Canada, il n’y a aucune étude d’impact sérieuse. Idem sur le Mercosur. La réponse du ministre, c’est: ‘On ne peut le faire qu’après sa mise en oeuvre!’ Ca ne va pas du tout…

FR : C’est comme si on ne réalisait des études sur les médicaments qu’après leur mise sur le marché !

BD : Voilà. Alors, sur le Mercosur, on réclame une commission d’experts avant !

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Je ne vous promets pas la lune, mais face aux puissants, je m’engage à ça : ne pas courber l’échine, me tenir droit.

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François Ruffin

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