Pourquoi le Medef veut 3,9 millions de travailleurs immigrés

« 3,9 millions de salariés étrangers. » C’est la demande de Patrick Martin, le président du Medef : que la France fasse venir 3,9 millions d’immigrés d’ici 2050, en plus des 1,5 million qui arriveraient « naturellement », d’eux-mêmes, c’est-à-dire poussés par la misère et l’espoir.

3,9 millions de travailleurs, pour des emplois, énonce le patronat, « de cuisiniers, employés de l’hôtellerie-restauration, chaudronniers, ingénieurs, ouvriers du gros œuvre du BTP, ouvriers qualifiés du bâtiment… » Aux Assises des Ehpads, c’est un dirigeant du secteur qui plaide pour « l’immigration d’auxiliaires de vie, de soignantes subsahariennes. » Rejoint par le directeur de la Fepem, la fédération patronale des salariés à domicile, car « d’ici à 2030, nous aurons près de 800 000 postes à pourvoir », dans un secteur qui connaît « d’ores et déjà d’énormes tensions de recrutement ». Eux sont soutenus par le ministre de l’Economie, Roland Lescure : « Dans les dix ans qui viennent, il manquera entre 100 000 et 200 000 [travailleurs chaque année], qu’il faudra sans doute aller chercher ailleurs. » Et le journal libéral Le Point approuve : « Pourquoi la France a besoin de 3,9 millions de travailleurs étrangers. »

Cette logique, d’ « immigration choisie », nous en sommes des adversaires, non pas depuis hier, mais depuis toujours. « Je suis absolument opposé à l’importation de main d’œuvre, écrivions-nous dans Libération en 2023. J’entends parfois cela du côté des ministères, des dirigeants : il faudrait faire venir des aides à domicile marocaines ou indonésiennes, qui se chargeront de nos aînés. Je suis contre cette main d’œuvre jetable, variable d’ajustement. Pour ces métiers, il faut construire un vrai statut, assurer des revenus. Vous verrez que les postes trouveront preneurs. »

Nous opérions une distinction claire, et que nous maintenons : pour les immigrés déjà ici, face aux défis démographique, climatique, « toutes les bonnes volontés, toute la main d’œuvre, tous les savoir-faire sont nécessaires. Des Français et des étrangers sur notre sol, avec ou sans papiers. » Et d’insister : « Tous les habitants doivent pouvoir travailler, gagner leur vie par le travail. » Une régularisation pour des raisons à la fois humanitaires, mais aussi de production, et enfin, parce qu’on fait nation par le « faire ensemble ». Et bien sûr : le droit d’asile, qui est inconditionnel, supra-constitutionnel.
En revanche, nous refusons une immigration de travailleurs, notamment pour les services.

La demande du patronat se fait plus pressante aujourd’hui. Pour quelle raison ? Parce que la crise démographique débute, et elle pourrait apporter un rééquilibrage des rapports capital-travail. A la sortie du Covid, les « secteurs en tension » et les « pénuries de main d’œuvre » en ont donné un avant-goût. Surtout pas ça ! C’est une chance pour nous, les défenseurs du travail : que les métiers de services, notamment, aujourd’hui précarisés, sous-payés, dévalorisés, employant des femmes, populaires, pour beaucoup d’origine étrangère, soient contraints de se structurer, d’offrir de meilleurs salaires, pour garder leur personnel, pour le stabiliser. Mais évidemment, le patronat préfère une autre voie, garder son volant de main d’œuvre. D’où la montée au créneau, contre moi, du « secteur des services » qui, aujourd’hui, dénonce ma « déconnexion ». Et moi je dénonce leur stratégie.

Comme le rappelle l’historien du patronat Hervé Joly, « jusqu’à la crise des années 1970, l’immigration était encouragée par les milieux libéraux et la droite, car elle favorisait la concurrence sur le marché du travail et permettait de recruter une main-d’œuvre moins chère. Sans que cela soit toujours assumé publiquement, car les syndicats et la gauche y étaient plutôt hostiles. » Eux reprenaient l’expression de Karl Marx sur « l’armée de réserve industrielle. »

Les temps ont changé : une gauche se fait désormais l’alliée objective du patronat. Mais depuis quand notre projet, progressiste, est-il d’aller piller les médecins algériens, tunisiens ou roumains ? De ramener à nous la main d’œuvre, l’intelligence, que les pays du sud ont mis des années à former, sur lesquels ils ont investi en temps et en argent ? Quand avons-nous renoncé à l’auto-développement, de la santé, de l’éducation, de ces nations, avec notre aide, notre appui si besoin ?

*

« Est-ce qu’il faut plus de main d’œuvre étrangère ? » m’interrogeait hier France Info, après les déclarations d’Emmanuel Macron dans un hôpital en Ariège. En studio, je dénonçais, d’abord, le fait que « l’hôpital repose aujourd’hui sur deux catégories qui sont exploitées : les jeunes internes et les médecins étrangers. » Pour qui je réclamais « de pleins droits, qu’ils soient pleinement reconnus », à l’égal des médecins français. Plutôt que de « faire appel à des médecins algériens, tunisiens, roumains », je posais que la France « devrait former ses propres médecins ». Je redisais, enfin, mon hostilité à « l’immigration pour le travail » : « Je ne souhaite pas qu’on fasse, sur les services, ce que le patronat a fait sur les mines et l’industrie : pour les auxiliaires de vie, les maisons de retraite, j’entends des entreprises qui disent, ‘on va faire appel à de la main d’œuvre subsaharienne’. »

Cette position, exprimée hier, n’a rien de nouveau dans ma bouche. Et jusqu’alors, elle pouvait soulever des remarques, mais pas de tollé. Voici qu’elle suscite des tweets en série des députés insoumis, et de leur galaxie.

Pourquoi ?

C’est seulement la situation politique qui a changé, et qui explique l’instrumentalisation, par la France insoumise, de cette question.

Après les 100.000 signatures sur « Nous président » en janvier, nous avons, samedi dernier, rassemblé nettement plus de deux mille personnes à Lyon. Dès lors, le coup d’envoi du match présidentiel a été donné, et les dirigeants de la FI se lancent dans des tacles à la gorge dès la première minute : du calme, il en reste 89 à jouer !

*

Mercredi prochain, les soignantes de l’Ehpad des Feuillants, à Poitiers, en grève depuis plus d’un mois, vont monter à Paris. Je serai bien sûr à leurs côtés, aux côtés de Léa et de Noumani, qu’elles soient françaises ou immigrées. Tout comme je suis, depuis des années, aux côtés des femmes de ménage (capverdiennes) de l’Assemblée. Pour que leurs métiers soient reconnus. Pour qu’elles puissent en vivre, et pas en survivre. Pour qu’elles sortent du temps partiel subi, et du salaire partiel. Pour qu’on bâtisse, pour elles, salaires, horaires, carrières. Face au refus, à la résistance des patrons et du gouvernement : plutôt que d’améliorer ces emplois, plutôt que d’y consacrer un budget, plutôt que de stabiliser les salariés, leur plan est connu, recourir à de nouveaux venus, taillables et corvéables à merci. Non merci.

François Ruffin

Partager :
Pour me soutenir... faites un don !

Ils sont indispensables notamment pour payer des salariés et des locaux de travail, organiser des événements, acheter du matériel, imprimer des affiches, des tracts… Ils nous aident à financer mon action politique et celle de Debout!