
Jamais nous n’avons considéré l’antisémitisme comme « résiduel » en France. Au contraire, de fait, il prospère : alors que nos compatriotes juifs comptent pour moins de 1% de la population, plus de la moitié des agressions antireligieuses dans notre pays se font à leur encontre. C’est sans concession, donc, que la République française doit lutter, pied à pied, contre cet antisémitisme renaissant.
Mais sans confusion également. Or, précisément, la loi Yadan opère une confusion : tout au long de son « exposé des motifs », la proposition de loi lie, mêle, confond, les Juifs de France et l’Etat d’Israël : « cette détestation dont fait l’objet l’Etat d’Israël est utilisée comme prétexte pour s’en prendre à nos concitoyens juifs », « cette haine de l’Etat d’Israël est aujourd’hui consubstantielle à la haine des Juifs », s’en prendre à « cet Etat, parce qu’il forme un collectif de citoyens juifs, est une manière détournée de s’attaquer à la communauté juive dans son ensemble », etc.
Cette assimilation des Juifs de France à l’Etat d’Israël, nous la réprouvons : elle nous paraît hautement dangereuse pour les Juifs de France eux-mêmes.
Tout acte, injure, insulte contre nos concitoyens juifs, contre leurs lieux de culte, contre leurs croyances, doit être poursuivi et puni. Eux doivent, comme chacun des Français, se sentir en sécurité dans notre pays, libres de leurs croyances et de leurs convictions. En revanche, la critique de l’Etat d’Israël est pleinement légitime, et est aujourd’hui absolument nécessaire.
Les massacres commis dans les kibboutz, le 7 octobre 2023, contre des femmes, des enfants, des civils israéliens, nous les avons condamnés sans réserve dans la journée même. Mais que s’en est-il suivi, que nous avons condamné tous les jours ? Des massacres organisés, planifiés, Gaza comme terre brûlée, transformé en un champ de ruines, avec des millions de déplacés, les bombes plus la faim, un « génocide » comme le dénoncent la rapporteuse spéciale des Nations Unies et nombre d’ONG. Contre le droit international, contre toutes les résolutions de l’Onu, l’Etat d’Israël poursuit, accélère, l’installation par la force de colonies en Cisjordanie. Un chaos que Tel-Aviv étend désormais au Liban, qu’il met à feu et à sang, promettant d’en faire un nouveau Gaza.
Et tout cela, la France le laisse faire. L’Europe le laisse faire. Le monde le laisse faire.
Le Premier ministre israélien est poursuivi pour « crimes de guerre », mais son avion survole notre territoire. Et c’est la délégation sud-africaine qui, à l’inverse, est interdite de séjour chez nous. Depuis plus de deux ans, quelles sanctions l’Etat français a-t-il prises ? Aucune. Pas même, symboliquement, priver Israël des compétitions sportives et des rencontres culturelles, que ne résonne plus son hymne, que ne soit plus brandi son drapeau, comme on le fait pour la Russie.
Ce silence, cette absence, cette passivité ont des conséquences. Le pouvoir israélien se sent les coudées franches, et donne libre cours à son hubris, à sa démesure, à sa toute-puissance guerrière, qui à terme pourrait bien se retourner contre lui, et plus grave : contre sa population. Dans la durée, ce sont des amis et des alliés que perd Israël, qui devient un Etat honni, haï, des autres peuples. Et quant à notre situation française : comme notre Etat, notre chef de l’Etat, nos ministres se croisent les bras, se rendent à Tel-Aviv comme si de rien n’était. Comme la critique n’est pas portée avec force et constance par la France, par ses voix officielles, la colère en est décuplée chez les hommes et les femmes soucieux de paix, de fraternité, solidaires de la cause palestinienne.
Dès lors, quelle est la priorité ? Un texte de loi contre celles et ceux qui « stigmatisent Israël de façon injustifiée », qui énonce que « Israël est constamment stigmatisé » ? Non : l’urgence, c’est une voix de la France,indépendante, qui stigmatise Israël de façon très justifiée. Qui sanctionne ses dirigeants, qui les mette au ban des nations, comme on le fit pour l’Afrique du Sud au temps de l’apartheid. Qui fasse tout pour arrêter l’entreprise guerrière. Qui prévienne les Israéliennes, les Israéliens des risques qu’ils prennent, des alliés qu’ils perdent, de leur isolement à venir. Qui met tout en œuvre pour « arrêter la machine à tuer israélienne », comme le dénonce le Premier ministre libanais.
Et qui distingue clairement cette critique sévère, légitime, nécessaire, de l’Etat israélien des Juifs de France, qui doivent être protégés et défendus sans condition.
Voilà pourquoi nous nous opposons à la loi Yadan, qui va davantage jeter de l’huile sur le feu qu’apaiser. Et voilà pourquoi nous jugerions sage que le gouvernement, la majorité, lui retirent son soutien.
François Ruffin