Contre les vraies dents de la mer : interdire la pêche électrique !

M. François Ruffin interpelle M. le ministre de l’agriculture et de l’alimentation sur l’inaction de la France pour obtenir une interdiction de la pêche électrique en Europe.

En janvier 2018, le Parlement européen s’est prononcé à une très large majorité (402 voix pour, 232 contre) pour l’interdiction de cette technique destructrice. En mars 2018, les députés français ont voté à l’unanimité une résolution de deux députés de la majorité demandant la même chose.

À cette occasion, son prédécesseur, M. le ministre Stéphane Travert, avait clarifié la position du Gouvernement et affirmé « une obligation de moyens » pour obtenir l’interdiction totale et convaincre les pays européens. Le même mois, le Président Emmanuel Macron prenait publiquement position pour l’interdiction lors d’une conférence de presse à La Haye au côté du premier ministre néerlandais. Huit mois plus tard, alors que les pêcheurs artisans européens manifestent régulièrement leur désarroi, où en est-on ? Nulle part.

Les fileyeurs des Hauts-de-France sont à l’agonie. Depuis 2014, leurs captures diminuent, principalement la sole qui représentait 80 % de leur chiffre d’affaires et que les chalutiers électriques ciblent également. Sept navires ont été démolis à la suite d’un plan de sortie de flotte en 2017 et les artisans dunkerquois vont pêcher à Dieppe pour pouvoir exercer correctement leur métier.

Ces pêcheurs ne cessent d’interpeller M. le ministre afin de rencontrer le Président et d’obtenir des actions concrètes du Gouvernement. De plus, de nouveaux scandales ont été révélés comme l’illégalité de la majorité des licences néerlandaises délivrées pour pratiquer la pêche électrique, et le subventionnement illégal de son développement par des fonds européens.

Or, force est de constater, les résultats ne sont pas là et les négociations européennes semblent se diriger vers un compromis scandaleux et contraire aux engagements pris devant les Français et la représentation nationale.

Le 4 octobre 2018, le Conseil de l’Union européenne a proposé lors d’une réunion de Trilogue sur le règlement « Mesures techniques » un compromis dénoncé par les ONG et les pêcheurs artisans européens car permettant de poursuivre la pêche électrique pendant encore trois ans tout en légitimant des licences illégales.

Ce compromis a été heureusement rejeté, puisqu’il allait clairement à l’encontre des votes du Parlement européen et de l’Assemblée nationale.
Or cette proposition, mise sur la table par la Présidence du Conseil, a dû être validée par tous les États membres dont la France.

Pourquoi la France a-t-elle accepté un tel compromis ? Ne devions-nous pas make the planet green again ?
Quand le Gouvernement va-t-il enfin agir pour obtenir une interdiction totale de la pêche électrique comme il s’y est engagé ?
Il lui demande ce qu’il s’est passé pour qu’il renie ses engagements, et celui de l’Assemblée avec, à ce point.

Des mirabelles ou du béton ?

« La semaine dernière, j’ai encore cueilli des mirabelles, ici, et le samedi nous avons vendu ces fruits sur le marché de Strasbourg. » C’est Philippe, un agriculteur, qui me racontait cela sur une colline de Kolbsheim, en Alsace. Mais derrière lui, on ne voyait plus de mirabelliers ni de cerisiers ; juste des arbres coupés, des souches arrachées. Lorsque nous nous taisions, nous n’entendions aucun chant, ni le pic cendré, ni l’alouette des champs ; seulement le bruit de la tronçonneuse, le grondement des pelleteuses. Sur ces terres, bientôt, c’est du béton qui coulera : une autoroute, une de plus, où passeront les camions.

Des matraques et du béton

Aux habitants, à Mme la pasteure, qui s’opposent à ce chantier, votre Gouvernement a envoyé les policiers, des grenades, des hélicoptères, des rayons infrarouges. C’est facile, lorsqu’on dispose de la force, de la force armée : on peut écraser les opposants – et même, parmi ceux-ci, des élus –, ne leur témoigner aucun respect. De colère, de rage, d’impuissance, le maire de la commune en a brûlé son écharpe tricolore. Même une députée de votre majorité, ici présente, Martine Wonner, s’est faite gazer parce qu’elle refusait la toute-puissance de l’État-Vinci, parce qu’elle défendait ses engagements malgré le Gouvernement !

« Ne faites pas ça ! »

Dans le TGV, au retour de Strasbourg, je me suis souvenu d’un mythe antique, celui d’Érysichthon.

Je ne sais pas si vous le connaissez, monsieur le ministre : c’était un roi grec, en Thessalie. Les habitants avaient consacré une forêt à Déméter, la déesse des moissons, avec au milieu, un chêne magnifique. Les nymphes, les dryades dansaient à l’ombre de ses branches. Érysichthon l’a vu et s’est dit : « Ah, ce bois-là, j’en ferais bien du plancher pour mon palais ! » Il a distribué des haches à ses serfs, qui renâclaient. Déméter est intervenue en personne : « Ne faites pas ça ! » Les serfs ont pris peur, ils ont voulu fuir.

Érysichthon a alors tranché la tête d’un paysan puis a abattu lui-même le grand chêne, malgré le sang qui coulait comme de la sève, malgré la voix qui en sortait, qui promettait un châtiment. Déméter s’est alors vengée. À Érysichthon, elle a envoyé la faim : la faim est entrée dans son corps, la faim a hanté son cerveau ; la faim, la faim, la faim, comme une obsession, une faim que plus rien ne pouvait rassasier. Il a vidé son frigo, il a avalé ses troupeaux, il a dévoré ses chevaux, il a revendu son château mais il mourait de faim, toujours et encore.

Il a marchandé sa fille aussi, il l’a prostituée, mais elle s’est échappée, est revenue auprès de son père. Celui-ci l’a bradée à nouveau, sur le marché aux esclaves. Ce roi déchu, on l’a retrouvé, dans la rue, demandant l’aumône, ruiné, mendiant pour se procurer quelques aliments. Mais la faim, la faim, la faim, le brûlait encore, jusqu’à ce qu’il se dévore lui-même, selon Ovide. Je cite le poète : « Il déchira lui-même ses propres membres. Il se mit à les arracher en se mordant et le malheureux se nourrit de son corps en le mutilant. »

Dommage qu’Érysichthon porte un nom aussi imbitable, aussi difficile à retenir, avec un y et deux h, comme pour marquer des points au Scrabble, parce que c’est le plus écolo des mythes, un mythe à la fois millénaire et moderne !

Vinci, préfets, tribunaux, des Erysichthon modernes

Les mirabelliers de Philippe, à Kolbsheim, c’est le grand chêne de Déméter hier. Les gens du coin se rassemblent autour, comme jadis les serfs : « Non, non ! Ce n’est plus de ça que nous voulons ! »

Face à eux, ils ont tous les Érysichthon modernes, tous les Érysichthon en costume, tous les Érysichthon à millions, les Érysichthon de Vinci, les Érysichthon préfets, les Érysichthon magistrats, l’Érysichthon de l’Élysée, qui applaudit le grand projet, l’Érysichthon de l’écologie, qui s’en lave les mains, avec toute l’arrogance de sa lâcheté – « Le projet est déjà lancé », déclare-t-il –, l’Érysichthon de l’agriculture, qui se tait mais que je veux bien entendre sur ce projet.

Et, de même, tous les Érysichthon se régalent à Gonesse avec l’EuropaCity d’Auchan et ses 300 hectares, à Roybon avec un Center Parcs et ses 110 hectares, à Montpellier avec le Decathlon des Mulliez et ses 20 hectares, à Toulouse avec Val Tolosa et ses 44 hectares, à Saint-Etienne, avec 500 hectares. Partout, des gens se dressent : « Non, non ! Ce n’est plus de ça que nous voulons ! »

Vous connaissez ce chiffre effrayant : tous les dix ans, la France perd l’équivalent d’un département de terres agricoles, « artificialisé », nous dit-on. C’est un euphémisme : « artificialisé » signifie bétonné ; bétonné pour des autoroutes, bétonné pour des zones commerciales, bétonné pour des pôles logistiques, bétonné pour du pavillonnaire.

 C’est une saignée ! C’est du blé en moins pour demain, c’est notre pays qui, Érysichthon géant, se dévore. Le capital est devenu cela : un Érysichthon mondial, camé, dopé, insatiable, saisi de folie, de l’Amazonie à l’Indonésie, qui dévore ses deux, trois, quatre planètes. Nous brûlons la terre, nous consumons l’avenir.

Dans votre grande loi sur l’agriculture, il n’y a pas un mot là-dessus, pas une ligne : rien sur la saignée, rien sur le foncier, rien sur le bétonnage, rien sur la façon de l’endiguer, rien sur la manière de stopper les Érysichthon d’aujourd’hui, rien pour que la loi soit du côté des serfs, du côté de Déméter, du côté de Martine Wonner, du côté des gens et de nos enfants 

PAC, comment faire marche arrière ?

En commission, on a beaucoup cité Edgard Pisani, je l’ai entendu cité dans la bouche des rapporteurs, dans la bouche du Président de la commission. C’est le fondateur de la Politique Agricole Commune, il y a maintenant un peu plus de 50 ans. Il est présenté un peu partout comme l’artisan de la modernisation de l’agriculture française. Il aurait pu se contenter de ces louanges. Il aurait pu s’endormir couvert d’encens. Accepter que de son vivant soit construite une statue qui rende hommage à son ouvre.
 

« Comment fait-on marche arrière ? »

Il a effectué quelque chose de, à mon avis, plus courageux, en honnête homme, en intellectuel, qui refuse de se mentir à lui-même et qui, sur le seuil de son existence, vient tirer un bilan de son oeuvre politique. Et un bilan critique de son œuvre politique.
Il disait : « Je n’aurais pas imaginé que cette politique aille aussi loin et je me le reproche. J’ai été fasciné par les contraintes techniques des tracteurs. Je me reproche maintenant, honnêtement mais profondément, de ne pas avoir fixé une limite de remembrement« .
 
Il s’est mis à dénoncer les usines agricoles étrangères à leur milieu, indifférentes à leur environnement. Il se demandait comment il est possible de faire marche arrière. Il accusait le marché, qui est nécessaire comme mécanisme mais détestable comme loi, et invitait à bouleverser la Politique Agricole Commune et notamment à bouleverser le pilier 1, c’est-à-dire à ne plus faire reposer les aides sur, essentiellement, la production. C’est le fondateur de la Politique Agricole Commune, qui réclamait, pour elle même, une nouvelle direction. Que lui soit fixé un nouveau cap, de nouvelles finalités, puisque l’autosuffisance a été atteinte en France il y a à près de 40 ans. On ne peut plus se fixer la production, la production, la production comme objectif. Et il faut en finir sans doute aussi avec la mission exportatrice de l’agriculture française. Ça, c’est le chemin qu’a fait le fondateur de la Politique Agricole Commune.

Paquebot ivre

Mais la politique, elle, a continué comme avant. J’allais dire comme un bateau ivre, citant Rimbaud, mais on est plutôt comme un paquebot.
Qui peine à tourner.
Qui continue avec la force de l’inertie, à produire, produire, produire.
Avec l’obsession des marchés.
L’obsession de la libre concurrence.
Avec la fin des quotas laitiers. Tout dernièrement, la fin des quotas sur les betteraves.
Et une volonté de plonger l’agriculture française dans le libre échange.
 
Et ça, malgré l’urgence.
Malgré l’urgence sociale pour le monde agricole. Une exploitation sur deux, un agriculteur sur deux a disparu au cours des vingt dernières années. En Lorraine, le Président de la Chambre de l’Agriculture parlait ainsi de ce mécanisme de disparition de l’agriculture, cette hémorragie : « Elle se poursuit, elle n’est pas endiguée. » C’est bien à cette urgence sociale pour le monde agricole qu’il faut faire face et à une urgence écologique. Quand on sait qu’il y a eu la disparition de 75% des insectes volants en Europe depuis 30 ans, il ne s’agit pas seulement ici d’accuser l’agriculture, mais elle prend sa part dans cette disparition.

Soldats de Bruxelles

Dans Politique Agricole Commune, le premier mot c’est Politique. C’est à dire que c’est un choix commun que l’on doit faire. Ce sont des priorités que l’on se donne. C’est un capitaine qui se trouve dans le paquebot et qui ne se laisse pas guider par l’inertie. J’ai eu l’occasion de visiter la Commission Européenne, un véritable paquebot de verre et d’acier posé à la périphérie de Bruxelles. Et là, c’est le président d’une branche de la FNSEA, des fruits et légumes qui me disait qu’on avait là-bas les petits soldats de Milton Friedman
 
On a laissé cette politique agricole commune non pas entre les mains des politiques mais entre les mains de décideurs de techniques à Bruxelles. Cet agriculteur me disait : « On a vu des chefs de service. Le mec du lait nous avait dit : les quotas ce sera fini. Nous on n’y croyait pas mais là-bas il y a une armée de types calés sur Friedman, aucune régulation, la main invisible du marché ».
 
C’est bien ça dont il s’agit de sortir. C’est à dire qu’il faut conserver les budgets de la PAC, mais pour transformer la PAC profondément, pour la secouer, pour la bouleverser, pour en révolutionner les priorités, non plus la production à tout va, à tout prix social, à tout coût environnemental, mais pour la transition écologique. Sauver l’air, sauver l’eau, sauver la terre, sauver les vers de terre aussi, sauver les hannetons, sauver les hirondelles aussi. Il y a encore une étude qui démontre la disparition des hirondelles et pour moi c’est toujours, je me dis, la question qui devrait nous hanter, la seule question qui vaille : « Que laisserons nous à nos gamins ? ». C’est la seule question qui vaille et c’est pour cela que nous voterons pour cette résolution puisqu’elle réclame une inflexion vers une agriculture durable et qu’elle veut renforcer les circuits courts et ainsi de suite.
 

Glyphosate : de Rugy sabote son Assemblée

« Un seul député insoumis présent, sur 17, sur l’interdiction du glyphosate. Je suis trop déçue ! » On a reçu un paquet de courriels comme ça, et des remarques sur Facebook.

Alors que répondre ? La vérité. Je vais parler pour moi, à la première personne :  je suis un bleu à l’Assemblée, et ils m’ont blousé. Ils ont réussi, sur le glyphosate, un tour de force. Dans cette guérilla parlementaire, ils ont oeuvré pour bafouer la démocratie.
Qui ça, « ils »? C’est le président de Rugy, en première ligne.

Guérilla parlementaire

Qu’on résume : depuis une semaine, sur le projet de loi agriculture, nous siégeons de 9 h 30 le matin à 1 h du matin suivant. Samedi et dimanche compris. Avec, en parallèle, les missions et les commissions. Dans ce tunnel continuel d’amendements, plus de deux mille au total, difficile de deviner quand vont passer les trucs importants. On fait le guet. On perd des centaines et des centaines de votes, à lever la main en cadence. Et après sept jours de cette guerre d’usure, ce mardi, à 1 h moins deux minutes,  le président de Rugy décide, arbitrairement, de prolonger les débats. Comme si le glyphosate était un point anecdotique, ou justement parce qu’il ne l’est pas. Parce que, sinon, ça repoussait la discussion au mardi 16 h 30. Et alors, l’hémicycle serait plein, les débats animés sur cette promesse du président Macron, la passion soulèverait les rangs.

Et ça, il ne faudrait surtout pas.

Surtout pas.

Que la chambre d’enregistrement demeure froide et morte.

Que de Rugy veille sur elle comme un croque-mort sur un cadavre.

Un marathon organisé

Oui, il faut accuser : le président de Rugy, qui organise lui-même le sabotage du parlement! Comment? Par ces prolongations nocturnes, certes, ces méthodes de cosaques. Mais au-delà: lui qui devrait nous protéger, lui qui devrait préserver le législatif contre l’exécutif, lui s’en fait le complice quotidien pour nous gaver de lois. Car, pour ce projet Agriculture, qui s’annonçait un marathon, de Rugy aurait pu bloquer deux semaines. On serait retournés chez nous le vendredi, en circo, les idées remises au clair. Mais non, il fallait faire vite. Au pas de charge. Parce que, derrière, arrive Elan, sur le logement, et là encore, on bouclera et bâclera en une semaine, samedi et dimanche compris. Et qu’on se souvienne, juste avant, du projet de loi « Asile et immigration », voté en catimini un dimanche soir ! C’est un dimanche, encore, ce dimanche dans la nuit, que fut rejetée la fin des poules en cages, autre engagement du candidat Macron.

Et qu’importe, ici, qu’on soit pour ou contre tout ça.

Qu’importe.

On voit bien que ces sujets mobilisent des citoyens, des pans de l’opinion.

Que les controverses et les décisions du Parlement sont attendues.

Le président de l’Assemblée fait tout, alors, non pour permettre le débat, mais au contraire, pour le miner, pour l’enterrer, pour l’amoindrir. Plutôt que de résister à la toute-puissance de l’Elysée, il agit en porte-flingue.

Maltraitance des citoyens

Répétons-le: c’est du sabotage législatif.

Conscient.

Volontaire.
De la maltraitance des députés. On s’en fiche, admettons.
De la maltraitance des salariés, aussi. Cette nuit, alors que les débats venaient de s’achever (à 3 h du matin!, la présidente de séance a d’ailleurs décidé, en dernière minute, de supprimer les « positions de vote » des députés), un copiste de l’Assemblée me chuchotait: « On en a marre. Ca fait onze jours sans pause, pour moi. Avec des horaires impossibles. On est épuisés. On n’a jamais vu ça. »

Et surtout, de la maltraitance des citoyens, quand les lois sont ainsi passées, en vitesse, presque en clando, dans le dos de leurs représentants.

Faux procès

Alors, que Les Républicains soient plus aguerris à cet art du siège: on peut le dire. Qu’on manque d’expérience face à ces stratagèmes, et qu’il nous faille progresser: on peut le dire. Que le gouvernement, allié au président de l’Assemblée, nous ait efficacement dupés: on peut le dire.

On ne peut pas dire, en revanche, que les camarades Insoumis et moi-même soyons paresseux (matez les stats de nosdeputes.fr), ou qu’on s’en fiche du glyphosate (au contraire, c’est presque transformé en symbole identitaire), ou même, même, même, que l’amendement serait passé (un coup de sonnerie, une suspension de séance, et les presseurs de bouton de la majorité rappliquaient, bien plus plus nombreux que nous).

N’empêche que.
N’empêche que.

A ce jeu injuste, on va s’efforcer de progresser.


Tout va très bien, tout va très bien, Monsieur le marquis de Rugy !

Mis à jour vendredi 1er juin à 14h55.

Le président de l’Assemblée nationale nous répond donc, et c’est sur l’air de « Tout va très bien », doublé du refrain « Je n’y peux rien ».

« Tout va très bien »

François de Rugy écrit:

« Les votes n’ont pas eu lieu en ‘catimini’ : 85 parlementaires étaient présents contre 79 en moyenne lors des scrutins publics précédents ce soir-là. »

Tout est dit: que, sur un thème aussi important, 85 députés soient présents, sur 577, ça semble donc parfaitement convenir au président de l’Assemblée.
Pas à moi.

Maintenant, pour expliquer cet absentéisme, on a deux pistes :
1 / les parlementaires sont des feignasses ;
2 / l’organisation des débats, faite pour décourager.

J’ai personnellement siégé le mardi, le mercredi, le jeudi, le vendredi, le samedi, le dimanche, avec une pause ce lundi fatal, puis de nouveau le mardi et le mercredi (Monsieur de Rugy pourra le vérifier avec ses enquêtes internes). Un véritable marathon législatif, destiné à épuiser l’opposition.

Le président sort alors son second couplet:

« J’y peux rien »

Je le cite: « Ce n’est pas le Président de l’Assemblée qui décide de l’ordre du jour. »
Hypocrisie.

Certes, c’est la conférence des présidents qui en décide. Mais, avec les présidents de commission et les vice-présidents, le groupe En Marche! y est ultra-majoritaire.

Et si le président de Rugy, face au gouvernement, disait: « Ca suffit. Vous allez cesser ce gavage. Nous ne travaillons plus dans des conditions dignes pour fabriquer la loi. Nous ne pouvons pas siéger sept jours sur sept. Nous prendrons deux semaines pour étudier l’agriculture, et votre Elan sur le logement sera repoussé à plus tard », bref, si le président de l’Assemblée nationale jouait son rôle, c’est-à-dire défendre l’Assemblée nationale, il est évident que la donne en serait bouleversée, que l’exécutif prendrait un peu moins le Parlement pour son paillasson.

Mais François de Rugy s’est choisi un autre rôle : non pas de résistant au gouvernement, mais de quotidien complice.
La preuve avec son choix, très personnel celui-là, le fait du prince, de prolonger les débats jusqu’à 2 h du matin.
Pour s’assurer que l’hémicycle, en pleine nuit, ne serait pas secoué par des polémiques.

Donc, j’accuse toujours de Rugy.

Pas seulement sur cet amendement, mais de même sur la loi logement, de même sur asile et immigration, et qu’importe qu’on soit pour ou contre, là n’est pas le souci, c’est juste une question de démocratie.

J’accuse de Rugy de rendre l’Assemblée morte et morne, de veiller sur elle comme un croque-mort, d’en faire une chambre d’enregistrement des désirs du président. Et de préparer, avec l’Elysée, une réforme constitutionnelle qui ne fera qu’aggraver le mal : tout le pouvoir à l’exécutif.

Plaidoyer pour les poules, vaches, cochons

Chers collègues, Monsieur le ministre, Monsieur le rapporteur, je vais maintenant plaider, et même longuement, la cause animale.
Pour que l’agro-alimentaire cesse de traiter vaches poules et cochons comme une matière première. Et je sais combien, lorsqu’on prend la parole pour ces êtres qui ne parlent pas, on est vite soupçonnés de sentimentalisme, de sensiblerie, et sujet à moqueries.

La compassion

J’éprouvais le même souci, il y a quelques années, avec les ouvriers du poulailler Doux. Leur usine, à Graincourt, dans le Pas-de-Calais, allait fermer, et piétinant devant l’entrée, entre banderoles et palettes, on causait de leurs inquiétudes, de leur improbable reclassement, des crédits sur le dos et sur l’auto, de leurs tendinites, de leur sciatiques, de leurs cervicales en compote, du mépris des chefs, aussi.
J’avais une autre question sur les lèvres.
J’hésitais.
Au milieu de ces grands costauds, de ces filles rudes à la peine, ça ferait sentimental.
Ca ferait intello des villes face à ces prolos des campagnes.
Avec prudence, mais je m’y suis collé : «  Excusez-moi, mais les poulets, c’est pas comme de l’acier, non ? Quand vous les voyez, ça vous fait quoi ? »
Il y a eu un blanc, là. Un silence. Un temps d’arrêt.
Ca les interloquait, comme si, en fait, on énonçait un non-dit, un tabou.

Un homme s’est lancé : « La première fois que je suis entré ici, je me suis demandé : “Mon Dieu, où je suis tombé ?” On en fait des cauchemars… Je suis pas le seul. “Tu dormais, m’a raconté ma femme, tu t’es assis dans le lit, et tu parlais des poulets.” Qu’on en tue autant, je ne pouvais pas imaginer. Et il faut voir comment ça se passe… »
Tous, toutes, autour de lui approuvaient.

Même eux, vous voyez, même ces grands costauds, même ces filles rudes à la peine, même eux qui en voyaient défiler des milliers chaque jour, des millions dans leur carrière, de poulets, même eux ne s’étaient pas endurcis.
Bien sûr, ils mettaient un mouchoir sur leur âme.
Il faut bien.
C’est le boulot.
Il ne court pas les rues.
Y a le frigo à remplir, et le gasoil pour l’auto, et le Noël des enfants.
On se construit une carapace, au fil des ans.
On s’entraine à l’indifférence.
Mais dans un recoin, malgré les efforts, la compassion demeure, la belle compassion, souffrir avec, la souffrance de l’autre qui devient un peu la nôtre. L’autre fut-il une bête.

Dans le sommeil de la nuit, comme un geyser qui relâche ses jets, c’est la conscience qui se libère. Et qui crie. Il suffit alors d’une question, une petite question, timide, du bout des lèvres, pour que craque cette carapace d’indifférence. Que voit-on surgir ? Oui, de la sensibilité, des sentiments.
Et ce serait une honte ?
Non, c’est une fierté, cette sensibilité, ces sentiments.
C’est leur humanité, à ces ouvriers.
C’est notre humanité, notre part la plus précieuse.
Ne la faites pas taire en vous, aujourd’hui, au nom des chiffres, au nom de l’économie, au nom de l’inertie, au nom des lobbies.
Ne vous cuirassez pas le coeur.

Du « minerai »

Après l’usine, dans le même coin, je me suis rendu chez un éleveur de poulets.
Je n’en donnerai ni l’adresse, ni le nom.
Juste un éleveur.

Avec lui, j’ai traversé un immense hangar, totalement vide. Toutes ses volailles avaient crevé, et il m’expliquait simplement :
« L’ordinateur a donné l’ordre de chauffer, comme s’il faisait froid. Automatiquement, les bêtes ont été étouffées. En six heures, les poulets étaient comme ébouillantés.
– Y en avait combien ? je lui ai demandé.
– Dix-sept mille. »

C’était finalement un petit incident informatique. La faute à l’ « ordinateur ». Cette anecdote décrit bien, dans sa banalité, un système inhumain. Au sens propre : sans humain. J’insiste: un système.
Un système.
Un système né dans l’après-guerre.
Un système qui a fait de l’élevage une industrie.
Un système qui, aussi, je l’admets, a fait plonger le coût de la viande.

Vous savez comment, dans ce système, on nomme vaches poules cochons ? Du « minerai ». Comme s’il s’agissait d’une matière aussi inerte, aussi insensible, que du charbon. Comme si, jusque dans le vocabulaire, il fallait le ramener l’animal à du minéral.

C’est pourquoi votre texte de loi, Monsieur le ministre, cet article 13, pour moi, n’est pas seulement timide : il ne va pas dans le bon sens.
Vous y parlez de quoi? Je vous cite : d’ « infractions de maltraitance animale », de « délit pour les personnes qui exploitent des établissements de transport d’animaux vivants ou des abattoirs, d’exercer ou laisser exercer des mauvais traitements envers les animaux », de renforcer les « sanctions encourues en cas de mauvais traitements sur les animaux ».

Je refuse cette logique.
C’est un système, je le répète, qui est maltraitant.
Mais vous proposez, vous, de punir des individus déviants, des professionnels cruels, des agriculteurs, des camionneurs, des bouchers pervers.
Sans doute existent-ils.
Sans doute.
Comme partout.
Mais si peu.
Le but, mon but en tout cas, n’est pas là : non pas sanctionner des dysfonctionnements, mais transformer un fonctionnement. Non pas dénoncer des personnes, mais réformer une industrie.

C’est pourquoi, de mon éleveur qui a subi une panne informatique, je n’ai livré ni le nom ni l’adresse : était-il cruel ? Non, bien sûr que non. Je dirais presque malheureusement non : la cruauté, c’est un encore un rapport personnel à l’autre. Rien de personnel, là, tout d’impersonnel. Lui n’était qu’un rouage de cet immense système.

C’est pourquoi, je le dis, je suis réservé quant à la vidéo dans les abattoirs : j’y vois la traque, toujours, du salarié méchant. Nous aurons le débat tout à l’heure et, en toute franchise, j’ignore encore en quel sens, en mon âme et conscience, je vais le trancher.

C’est pourquoi, que des associations tournent des films dans un élevage en Bretagne, dans un abattoir du Sud, je le comprends : il faut des exemples pour marquer les esprits, il faut des scandales pour emporter l’opinion. Mais de ce système, on ne sortira pas par des accusations en série, par des procès à répétition.

Repousser l’horreur

Je propose quoi, alors ?
Je reprendrai simplement une promesse du candidat Emmanuel Macron : la fin des poules pondeuses élevées en cages.
Ca n’est qu’un début, je le sais bien.
Pourquoi les poules en cages, et pas les poulets en batteries?
Et pourquoi pas les porcs ?
Et pourquoi pas les vaches ?

Parce qu’il faut bien commencer par un bout.
Alors, dans les pas du candidat Macron, allons-y pour les poules. Car c’est sans doute le pire du pire, le plus cruel du système.

Faut-il en rappeler le calvaire ? A l’éclosion, les poussins sont triés, les mâles sont éliminés, soit gazés, soit broyés. Les femelles sont alors enserrées dans des cages, sans pouvoir se percher, picorer, se baigner de poussière. L’angoisse est permanente, avec, du coup, des troubles du comportement, des mouvements stéréotypés, de l’agressivité, voire du cannibalisme. On leur coupe le bec, pour éviter qu’elles ne se blessent. Leurs os, trop fragiles, atrophiés, car sans exercice, se brisent. Notamment à leur départ pour l’abattoir, lorsqu’elles sont ramassées et entassées dans des caisses. Là-bas, sur place, c’est conscientes qu’elles sont suspendues à des crochets sur une chaîne automatique. Mais comment, ensuite, leur mort, une plongée dans un bain électrifié, comment cette mort n’apparaîtrait pas comme une libération ?

Je ne dénonce pas, ici, qu’on tue pour manger.
Omnivore, carnivore, l’homme l’est depuis la préhistoire.
Je le suis également.
Et c’est parce que je le suis, carnivore, justement, que je vous interpelle aujourd’hui. Parce que manger un steack, boire du lait, me faire cuire un oeuf, je souhaite le faire sans honte, sans la crainte d’avoir engendré, derrière, tortures et souffrances, sans devoir me fermer la conscience.

Il faut mesurer le paradoxe sur le sujet.
La tension qui traverse la société, qui me traverse, qui nous traverse.
S’est développée, chez nous, en nous, une sensibilité, oui, pour les animaux, notamment domestiques. Et en même temps, jamais on ne les a aussi massivement, aussi industriellement maltraités.

Alors, avec pareille contradiction, comment le système tient-il ? Grâce à notre lâcheté organisée : nous avons éloigné la mort de nos vies et de nos vues. Les cimetières sont repoussés à l’écart des villes, et les abattoirs avec. Nous avons trouvé mille intermédiaires qui répandent le sang pour nous, puis qui découpent, qui emballent, qui cellophanisent, qui frigorifient, qui packagent, qui marketinneguent. Assez pour qu’on puisse oublier. Assez pour que, à l’arrivée, ces tranches de jambon, dans notre assiette, on puisse les croire végétales, quasiment, cueillies dans un arbre.
Mon voeu, c’est qu’on ne cache plus.
Qu’on ne se le cache plus à nous-mêmes.
Que, comme à Bruxelles, on remette l’abattoir au coeur de nos villes.
Qu’on puisse y entrer, le visiter, qu’il appartienne à nos vies.

Je ne dénonce pas, ici, je le disais, qu’on tue pour manger.
Pour ces poules, leur mort que je m’attaque, mais à leur vie avant cette minute.
A leur non-vie, plus exactement.
Car auront-elles vécu, même une minute ?
Auront-elles vu la lumière du soleil, la couleur de la terre ?

Quand je me souviens des poules qui suivaient mon grand-oncle, dans sa cour de ferme, presque comme des animaux domestiques…
On me répondra, on m’a déjà répondu : « Ca va coûter cher aux éleveurs. »
Eh bien, payons ! Que l’Etat aide, oui, et massivement, et il faudra bien en mettre, des milliards sur la table, pour transformer notre agriculture, pour la tourner vers l’agro-écologie, pour la mener vers un mieux-être animal, qu’on ne confie pas l’avenir de nos terres, de notre alimentation, à la main invisible du marché, une main seulement soucieuse de mini-coûts et de maxi-profits.

Et surtout, que ces éleveurs en soient payés, récompensés, qu’on leur garantisse un prix d’achat, que l’Etat pèse, et de tout son poids, pour eux face aux mastondontes de la grande distribution, qu’on les rassure, qu’on leur assure qu’ils n’auront pas à subir la concurrence libre et complètement faussée de fermes-usines ailleurs, de poules, mais de même pour les vaches, de même pour les cochons, gavés au doping et au dumping.

Nature, animaux, Hommes : le continuum

Mais on me répond autre chose, aussi, on m’accuse presque là : et les hommes ? et les salariés ? et les ouvriers ? Vous y pensez, à eux ?
Comme si, soudainement, pour les animaux, je changeais de camp.
Comme si, pour des poules, j’abandonnais l’humanisme, comme si je trahissais les travailleurs.
Mais au contraire.
Au contraire.
C’est un continuum.

Depuis le XIXème siècle, l’économie domine tout.
C’est la nature, d’abord, qu’elle maltraite, l’eau l’air la terre, les forêts, le sol et le sous-sol, comme si les océans, les forêts, étaient inépuisables, infiniment renouvelables, éternellement polluables, comme si les arbres la faune la flore n’étaient pas vivants, juste de la matière à profits, comptant peu dans l’équation des bénéfices.

Ce sont les animaux, ensuite, je l’ai dit, que cette économie maltraite, traite comme du « minerai ».
Mais comment ne pas voir que, ensuite, ce sont les hommes qu’elle maltraite ? Les salariés ? Les ouvriers ? Qui deviennent à leur tour une matière à profits, qu’on prend et qu’on jette au gré des caprices de la finance, une finance qui jette les paysans du sud hors de leurs terres et les travailleurs du nord hors de leurs usines.

La Nature.
Les animaux.
Les hommes.
C’est un continuum.
C’est une même bataille contre un même Léviathan.

Un mec a dit, il y a environ deux mille ans, ce que vous faites aux plus petits d’entre les miens, c’est à moi que vous le faites.
Et même mieux, je dirais : ce que nous faisons aux plus petits d’entre les nôtres, c’est à nous que nous le faisons.
C’est notre âme qui se tarit, qui s’assèche, qui se racornit.
C’est notre tolérance à l’injustice, voire à l’horreur, qui s’accroît

Paysans, ce jeu finira-t-il bientôt ?

Monsieur le Ministre, nous connaissons tous cette gravure de l’Ancien régime,
cette caricature des trois ordres : le paysan, courbé, écrasé, portant sur son dos la noblesse en bottines et le clergé en habits de soie.
Epuisé, le paysan s’exclame en légende : il faut espérer que c’jeu là finira bientôt.

Les choses ont-elles tant changé ?
Courbé, écrasé, le paysan l’est de nouveau.
Mais c’est aujourd’hui l’industrie agro-alimentaire, c’est aujourd’hui la grande distribution que le paysan porte sur ses épaules. Avec, par-dessus, la main invisible des marchés mondialisés, invisible mais bien présente, bien pressante.

Sur les épaules des paysans

Cette image, des statistiques l’illustrent : en 2016, la moitié des agriculteurs ont gagné moins de 354 euros par mois. Le métier est gagné par la lassitude : en vingt ans, la moitié des exploitations ont disparu. Un découragement qui tourne souvent au drame : un agriculteur, en France, se suicide tous les trois jours.

A l’inverse, qu’on ouvre le dernier classement du magazine Challenges.
En dix ans, Emmanuel Besnier, le PDG de Lactalis, a multiplié sa fortune par trois, qui s’élève désormais à 8 milliards d’euros.
De même pour la famille Fiévet, c’est-à-dire le fromager Bel : une fortune multipliée par trois en dix ans.
De même encore pour Roquette, le numéro de l’amidon en Europe: par trois en dix ans.
Sans oublier Jean-Paul Bigard, le champion du steak : + 37 % en une seule année.
De ce côté, tout va bien, ni lassitude, ni découragement.
Tout va mieux encore pour les rois des supermarchés, les Naouri de Casino, les Mulliez de Auchan, les Arnault de Carrefour…

Voilà qui nos paysans portent sur leurs épaules.
Mais ce jeu-là finira-t-il bientôt ?
« En ce moment, c’est dur, très dur. On serre les fesses. Il faut encore que j’aille négocier avec ma banque… »
C’est Isabelle Marlot, une agricultrice de mon coin, qui me racontait ça. Elle est en GAEC avec son frère Pascal et sa fille Marion, 270 hectares, surtout de céréales, et une soixantaine de vaches.
« L’année dernière, avec la chute des cours, ça nous a fait 70 000 € en moins. Tout l’argent de côté, on l’a mangé en un an. A cause des prix trop bas, du blé et du lait. On travaille « 
En Bretagne, en Normandie, en Auvergne, chez les producteurs de lait, de porcs, de céréales, de viande bovine, vous avez tous, j’en suis sûr, recueilli le même témoignage et sans doute d’autres plus dramatiques.
Partout, la même cause produit les mêmes effets : la chute des cours conduit à la misère.
D’où le branlebas de combat.
D’où les états généraux de l’alimentation.

Tout ça pour ça ?

Une parenthèse, Monsieur le ministre, Monsieur le rapporteur.
Sur les Etats généraux de l’alimentation, depuis l’été dernier, j’ai joué le jeu. Je me suis rendu à l’ouverture en grandes pompes, à Bercy. J’ai assisté à des tas d’auditions, des tables rondes, j’ai participé à la classe verte des parlementaires, au marché de Rungis. J’ai même reçu, d’ailleurs, en bon élève, les félicitations du président de ma Commission et dans cette Assemblée il est rare que je reçoive des félicitations pour mon comportement.

Nous avons été, comme ça, des centaines, des milliers, à jouer le jeu. Des députés, bon, peu importe, on est payés pour, mais surtout des paysans, des syndicalistes agricoles,
des cadres de l’agroalimentaire, des dirigeants de la distribution, des représentants de consommateurs,
des défenseurs de l’environnement, des militants du bien-être animal, des centaines de personnes qui ont bloqué leurs journées, parfois leurs nuits, qui très concrètement sont montées à Paris, ont pris le train, ont dormi loin de leurs familles, ont consacré du temps à ces EGA, alors que mille autres impératifs les appelaient dans leur ferme, dans leur association, dans leur entreprise.

Pourquoi sont-elles venues ?
Parce qu’elles étaient mues, et moi avec, parce que nous étions mus par un espoir, par un double espoir : assurer un revenu digne aux agriculteurs et transformer l’agriculture.
Des centaines de personnes qui ont donc participé à des centaines réunions, à 35 000 heures de discussions, 35 000 heures, c’est Olivier Allain, le co-animateur des EGA, qui a avancé ce chiffre, 35 000 heures !

Et tout ça pour quoi ?
Tout ça pour ça.
La montagne de débats accouche à peine d’une souris.
Et le sentiment qu’on nous a pris pour les gogos du dialogue, de la concertation, du blabla.
Parce que, si c’était pour pondre ce machin, sans souffle sans vision sans ambition, ça servait à rien de nous déranger.
Ca servait à rien d’agiter pendant six mois le ban et l’arrière-ban de nos campagnes.
Ca servait à rien de proclamer des Etats généraux comme pour une révolution.
Vous preniez trois experts dans votre ministère, et entre deux portes, autour d’un bureau, ils rédigeaient ces mini-mesures, on aurait haussé les épaules.
Car ça n’est pas à la hauteur.
Ca n’est pas à la hauteur d’une attente.
Ca n’est pas à la hauteur de l’urgence.

Des prix planchers

Je l’ai dit, je le répète, la cause du mal est connue : la chute des cours conduit à la misère.
Contre ça, que faire ?

Serge Papin, le PDG de System U, qui animait l’atelier des Etats généraux consacré aux prix, le réclamait devant notre Commission :
« Si on veut sauver l’agriculture française, l’amener vers du plus qualitatif, il faudrait des prix minimums garantis. On a besoin dans ce pays de régulation, et ça fait environ trente ans que l’agriculture est la variable d’ajustement à la guerre des prix. »

C’est l’évidence qui s’impose à tous les esprits.
C’est l’idée, la plus simple, la plus banale, qui revient dans les échanges.
Des prix planchers.
Des prix planchers, tout bêtement.
Des prix planchers, qui intègrent un revenu digne pour les agriculteurs.
Des prix planchers qu’on peut même énoncer, ici, au doigt mouillé :
40 centimes le litre de lait,
1,50 € le kilo de porc,
Et l’interdiction, donc, pour les industriels, pour les coopératives, pour Lactalis et Bigard, d’acheter sous ces prix planchers.

Mais à la place de cette mesure, trop simple, trop banale, trop évidente, à la place de quotas, à la place de coefficients multiplicateurs, à la place d’outils de régulation qui ont fait leurs preuves durant des décennies, vous avez bâti une usine à gaz législative, à base de contrats, d’accord-cadre, qui – je cite – dans la détermination du prix doivent désormais prendre en compte un ou plusieurs indicateurs relatifs aux coûts pertinents de production en agriculture ou à l’évolution de ces coûts, un ou plusieurs indicateurs relatifs aux prix des produits agricoles et alimentaires, charge ensuite à un médiateur de modifier ou supprimer des accords-cadres qu’il estime abusifs ou déséquilibrés, et si sa mission de médiation n’aboutit pas dans un délai d’un mois sera alors saisi un juge pour un arbitrage, etc. etc., mais les indicateurs de prix ne demeurent, de toute façon, qu’indicatifs, au mieux incitatifs, et en aucun cas contraignants.

Désobéir à Bruxelles

Plutôt que ce labyrinthe, je vous ai interrogé en Commission, pourquoi n’avez-vous pas opté, tout bêtement, tout simplement, tout banalement, pour des prix planchers ?
Parce qu’il y a la concurrence, vous m’avez répondu.
Parce que ce serait porter atteinte à la concurrence.
Et ça, vous m’avez bien expliqué, la Commission européenne n’aimerait pas du tout, qu’on touche à la concurrence. Elle nous sanctionnerait.
Elle nous punirait.
Du coup, vous poursuivez bien le même but, nous nous séparons sur les moyens, des prix planchers, mais par mille détours, avec mille tuyaux, qui rend votre projet complètement gazeux, illisible, inopérant.

Désobéir à Bruxelles, le jeu en valait pourtant la chandelle.
Il s’agit d’hommes, nos agriculteurs : seront-ils encore broyés demain ?
Il s’agit de nos terres, de nos territoires.
Il s’agit de nos assiettes.
Il s’agit de notre environnement.
Au nom de tout cela, ça faisait de la matière, quand même, pour entamer un bras de fer, pour affirmer que la concurrence n’est pas l’utopie universelle, que la France place bien d’autres valeurs humaines au-dessus de cette sainte concurrence.

C’est toute votre ambiguïté.
Vous êtes là, avec ce projet de loi, à contre-emploi, le cul entre deux chaises.
Vous le voyez bien, que les marchés mondialisés mènent l’agriculture dans le mur, que les paysans sont étranglés. Et en même temps, ce libéralisme, c’est tellement le vôtre, cette concurrence libre et non faussée, c’est tellement dans les gènes de votre majorité, dans l’ADN de votre président,
la libre concurrence appliquée au travail,
la libre concurrence appliquée au rail,
la libre concurrence appliquée à l’Université,
la libre concurrence appliquée au logement.
Alors, timidement, avec mille précautions, avec des pudeurs de gazelle, vous tentez de réguler un peu. Et en même temps, vous signez le Ceta avec le Canada, le Mercosur avec l’Amérique du Sud, et encore un accord avec le Mexique. Vous demandez aux agriculteurs de « monter en gamme », d’offrir une « alimentation de qualité », et en même temps vous ouvrez les vannes aux boeufs mexicains, canadiens, argentins, brésiliens, élevés aux farines animales, aux activateurs de croissance…

Vous ratez une belle occasion,
Monsieur le rapporteur, Monsieur le ministre.
Une belle occasion, d’abord, d’assurer un revenu aux agriculteurs.
Les 35 000 heures de discussion avaient produit des effets :
mis autour de la table, industriels et distributeurs étaient ramollis.
Ces Etats généraux, ça les avait conduits sur un autre terrain que leur seul profit. Ils étaient prêts à des concessions. Et à l’arrivée, le néant, un projet famélique.
Dominique Voynet animait l’atelier consacrée à la santé. A l’arrivée, elle dressait ce bilan : « Dans le projet de loi, il n’y a rien. C’est un peu décevant. Pourquoi c’est un peu décevant ? Parce que les participants, industriels, transformateurs, distributeurs, qui n’étaient pas des poulets de l’année, s’attendaient à ce qu’on leurs impose des choses.
Ils ont négocié des compromis, ils ont avancé parce qu’ils pensaient être battus bien plus durement ! Et à l’arrivée, il n’y a rien, alors forcément ils respirent ! Ils rigolent ! »

Les paysans en transition

Vous avez raté une autre occasion, Monsieur le rapporteur, Monsieur le ministre.
De transformer l’agriculture.
Plein de paysans doutent, aujourd’hui.
Quel chemin emprunter ?
Le bio ? Le raisonné ? Le durable ?
Alors que je visitais leur ferme, Isabelle, et son frère Pascal, et sa fille Marion, pestaient tous trois contre les écolos. Puis elle me montre un coin, plus loin, dans les pâtures : « Pour épurer l’eau, vous voyez là-bas, on a planté des roseaux… Ça marche bien, ça filtre. »

En pratique, ils sont déjà en transition, ils ont fait quelques pas.
Et l’enjeu réside là, pour moi : des Pascal, des Isabelle, des Marion, comment on les fait glisser, pas forcément vers le bio, mais vers une autre agriculture ? Comment on rend ce changement socialement viable, économiquement rentable ?
« On pourrait faire partir nos bêtes à l’herbe, elle me confiait, mais il faudrait le double de surface. Si le consommateur veut des vaches en pâture, on peut, mais il faut que le prix du lait suive… »

C’est le moment.
C’est le moment de leur garantir un revenu, comme un socle, comme une assurance pour se projeter vers l’avenir.
Voilà le premier étage de la fusée, nécessaire, indispensable.
Mais c’est le moment, aussi, de leur dire voilà notre ambition : sortir notre agriculture du productivisme, de la chimie, de la mécanique, préserver l’eau l’air et la terre, en finir avec les élevages en batteries, avec les animaux qui ne voient ni la couleur de la terre ni la lumière du jour, mieux traiter les ouvriers de l’agroalimentaire, approvisionner nos régions notre pays d’abord, ne pas ruiner les paysanneries d’ailleurs, et surtout, surtout, offrir à tous une alimentation saine, sans substance cancérigène, sans perturbateur endocrinien, pour que nos enfants ne nous accusent pas.
Sur tout ça, dans votre projet, on atteint au vide.
A l’insignifiance.

On s’est tous levés, mercredi dernier, dans cet hémicycle,sur tous les bancs, pour en appeler au sauvetage des abeilles.

C’est une unanimité touchante.
On s’était tous levés, déjà, un autre mercredi, pour les oiseaux cette fois. Côté grande déclaration générale, ça va.
Mais au pied du mur, dans le concret des projets de loi, qu’il s’agisse de transports avec le nouveau pacte ferroviaire, ou aujourd’hui d’agriculture, eh bien ces questions, de réchauffement, de pollution, d’abeilles, ces questions disparaissent.
Et le ministre supposé les porter, lui aussi, disparaît. Où est passé M. Hulot ? Il a pris des vacances ?

Vous ratez l’occasion, Monsieur le ministre.
Vous ratez l’occasion de laisser votre nom à une belle loi.
L’histoire ne retiendra pas la loi Travers.
C’est juste une loi de travers, une de plus, une loi molle, une loi creuse.
Et sur ses épaules, après vous, après nous, le paysan portera toujours l’aristocratie de la grande distribution, le clergé de l’industrie et par-dessus eux, la main invisible et inflexible des marchés.
Et je le redoute, je le crains, ce paysan pourra continuer de se plaindre : « Il faut espérer que ce jeu-là finira bientôt. »

Le projet de loi Agriculture dévoilé : pas de cap, pas de vision !

En avant-première, et avant le ministère, le groupe la France insoumise vous livre ici le projet de loi sur l’agriculture, qui sera discuté à l’Assemblée ce printemps.
Je l’ai lu tôt ce matin.

Mon analyse minute :
Entendu par la Commission des affaires économique, le président de la Fédération nationale bovine, Bruno Dufayet, réclamait un « nouveau contrat social entre les agriculteurs et la société ». Je le cite : « Qu’attend-on de nous ? Vous voulez la compétition, le modèle néo-zélandais ? On le fera. Une agriculture familiale, de proximité, qui intègre le bien-être animal ? On le fera. Vous voulez tout à la fois ? C’est aux Français, et à vous, les politiques, de fixer un cap. »

La plomberie

Eh bien, comme redouté, ce nouveau cap ne sera pas fixé. Pas l’ébauche, ici, d’un nouveau contrat social.
Ce texte ne propose rien, ou presque rien, pour aller vers un autre modèle d’agriculture.
Il se concentre sur la “plomberie” : les relations agriculteurs/transformateurs/distributeurs, qui ont un intérêt comme mesure d’urgence, à court terme, mais sans vision, sans souffle, sans ambition. Autrement dit, le premier chantier des Etats généraux de l’alimentation, “création et répartition de la valeur”, est repris dans ce projet de loi. Mais du second chantier, à peine des miettes.

Aussi, nous redisons ici notre conviction :
Abandonnons les cours mondialisés, choisissons des prix régulés.
Pour bâtir un contrat social clair, avec une agriculture qui assure d’abord notre autosuffisance, le souci de sauvegarder l’environnement, d’être attentif au bien-être animal, d’offrir une alimentation saine, de faire vivre dignement les producteurs.
Ne racontons pas d’histoire : cette réorientation ne sera pas facile. Nous ne prétendons pas qu’en un tour de main, tous les agriculteurs passeront au bio, à l’agro-écologie, à la permaculture, comme par miracle. Il y faudra du temps. Mais le plus important, aujourd’hui, est d’offrir un cap. Le nôtre est clair : nous devons changer de modèle, casser la trajectoire du déclin, sortir l’agriculture de la mondialisation.

Nous œuvrerons du mieux que nous pourrons, en commission, dans l’hémicycle, pour que faire entrer un “cap” dans ce projet de loi. Mais quel chemin à parcourir !

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Agriculture : “Donc il n’y aurait plus de cours ? Plus de marché ?”

Bruno Dufayet est éleveur, président de la Fédération Nationale Bovine, une branche de la FNSEA. Ca ne l’empêche pas de revendiquer, pour l’agriculture, une forme de protectionnisme. Et d’entretenir un vrai dialogue avec les écolos.
Rencontre.

C’est une chance, parfois, député.
Des gens bien viennent à vous.
Pas besoin de leur courir après, ils vous croient importants, un peu, et se déplacent jusqu’à votre bureau. Ainsi de Bruno Dufayet.
C’est un éleveur du Cantal, de vaches Salers, président de la “Confédération nationale de l’élevage”, et aussi de la “Fédération nationale bovine”, une branche de la FNSEA. Trainant sa valise, il va défendre les intérêts de son secteur à Paris et Bruxelles. Son chemin croise le mien parce que je l’ai cité, à la tribune de l’Assemblée : “Qu’attend-on de nous ? Vous voulez la compétition, le modèle néo-zéalandais ? On le fera. Une agriculture familiale, de proximité, qui intègre le bien-être animal ? etc. On le fera. Vous voulez tout à la fois ? C’est aux Français, et à vous les politiques, de fixer un cap.”
Ce “cap”, aujourd’hui, on va le préciser.
Un cap pour les prix.
Un cap pour l’environnement, aussi.
Parce que, derrière sa bonne mine, sa barbe et son allure de moine paillard, c’est une quasi-sortie du marché, qu’il propose…

François Ruffin : Lors de votre venue à la Commission, je me souviens, vous aviez réclamé “nouveau contrat social entre les agriculteurs et la société”. Ca serait quoi ?

Bruno Dufayet : Pour nous, pour les agriculteurs, il nous faut un contrat pour les prix, d’abord. Aujourd’hui, on est complètement écrasés. Dans ma branche, Bigard, à lui tout seul, pèse 45 % du marché…

FR : Donc c’est le Parrain de la viande?

BD : En tout cas, pour les cours, c’est lui qui fait la cotation. Les éleveurs sont bien obligés de vendre au prix qu’il fixe. Aujourd’hui, par exemple, la Charolaise, son coût de production, c’est 4,50 € du kilo. Et pourtant, on le revend 3,70 €. C’est contre ça qu’on se bagarre. Ce marché-là, faussé, il faut le mettre entre parenthèses.

FR : Et vous proposez quoi ?

BD : Depuis des décennies, maintenant, c’est la grande distribution qui fixe les prix, soi-disant qui négocie, en fonction de l’offre et de la demande, la concurrence, le marché, tout ça… Mais quelle concurrence ? Il y a quatre centrales d’achat ! Contre des milliers de producteurs ! Donc en pratique, déguisé derrière le marché, l’aval serre les prix. Et derrière, ça retombe en cascade sur les transformateurs, et en dernier ressort sur les agriculteurs. Nous réclamons, nous, qu’on fasse l’inverse: qu’on parte du coût de production pour l’éleveur…

FR : Qu’on fixe un prix plancher, c’est ça ?

BD: Que le coût de production serve de base à toute négociation..

FR : Mais qui déciderait de ce “coût de production” ?

BD : Un organisme indépendant. Par exemple, nous, dans notre filière, ça peut être l’institut de l’élevage qui estime le coût de production. Eux définiraient des indices de coût, en fait on les a déjà, et on demanderait le tampon de l’Observatoire des prix. Tout ça serait encadré par la loi, et derrière, on aurait la DGCCRF, la répression des fraudes, qui viendraient faire le gendarme, vérifier que les prix sont bien respectés par les industriels.

FR : Donc ça ne serait pas seulement un prix plancher mais aussi un prix plafond ?

BD : Oui.

FR : Donc il n’y aurait plus de cours, plus de marché ?

BD : Exactement.

FR : Ca serait hyper-régulé ?

BD : Oui.

FR : Bah dites donc, heureusement que c’est vous qui le proposez, parce que si nous le mettions dans le programme de L’Avenir en commun, on passerait pour des Soviétiques!

BD : Dans les réunions, la grande distribution crie au scandale: ‘Vous allez vous déconnecter du marché mondial !’ Mais le marché mondial, il compte pour la part qu’on exporte. Quand on vend ici, le marché, il est en France, pas à la bourse de Chicago ! Et surtout, ce qu’on propose, ça existe déjà.

FR : Ah bon ? Où ?

BD : Chez moi, par exemple, dans le Cantal. Je fais de la Salers. Eh bien, ce n’est pas le “marché”, ni mondial ni européen, qui décide. On a signé un contrat, je dois sortir quinze bêtes par an, là ça sera pour la dernière quinzaine d’avril, et je suis payé sur les coût de production.

FR : Et comment ils sont estimés, les coût de production ? C’est au niveau national ? Ca comprend votre salaire ?

BD : Oui, on compte deux Smic par mois, on considère que c’est une paie raisonnable, et on déduit les soutiens Pac.

FR : Mais si vous, ça va, pourquoi vous vous bagarrez? C’est pas pour vous ?

BD : Bah non. Et vous, vous vous bagarrez pour vous ?

FR : Pas mal !

BD : Je me bagarre pour les éleveurs français, pour qu’on garde les fermes familiales, pour que nos villages ne soient pas désertés. Et sur tout ça plane un danger. Un accord comme le Ceta, avec le Canada, c’est catastrophique. Et les traités qui se préparent, avec le Mercosur, l’Amérique du Sud, c’est la débâcle pour l’agriculture familiale. Et aussi pour l’environnement…

FR : Parce que vous êtes à la FNSEA et vous allez jouer la fibre écolo ?

BD : Eh bien oui. Il y a cinq ans, avec notre fédération de la viande bovine, nous avons pris les devants des ONG. Nous sommes allés les rencontrer: WWF, la Fondation Nicolas Hulot, France Nature Environnement, GreenCross France. On leur a dit: “Bon, on arrête la guéguerre, on se met autour d’une table.” On a aussi pris un cabinet de médiateur. En plus des réunions à Paris, on s’est aussi rendus sur le terrain: dans un élevage herbager du Massif central, dans une ferme en polyculture de Bourgogne, chez un engraisseur en plaine d’Alsace.

On s’est fixé deux règles pour la concertation: d’abord, on parle sans tabou. Ensuite, pas de médiatisation. Et on a défini un axe prioritaire: la lutte contre le réchauffement climatique. Ca a débuté, on était très dans les postures. Et puis, moi aussi, j’ai beaucoup appris sur mon propre métier…

FR : Quoi?

BD : Eh bien, ça m’a donné une vision plus large que le prix de revient du kilo de viande produit.

FR : Mais par exemple ?

BD : Sur le rôle des haies et des bocages pour le maintien de la biodiversité, sur celui de la prairie comme filtre naturel de l’eau, ou pour stocker le CO2… Je n’aurais pas pensé à tout ça.

FR : Et concrètement, ça aboutit à quoi?

BD : Au programme “Beef-carbon”. On s’engage à diminuer de 15% à échéance de dix ans les émissions viande bovine.

FR : Donc il vous reste cinq ans?

BD : C’est ça.

FR : Il faut vous dépêcher, alors…

BD : Oh mais ça va aller très vite. Une fois que le diagnostic ferme est posé : quelles sont les pratiques les plus vertueuses? Par exemple, allonger d’un mois la période de pâture. Optimiser la fertilisation, privilégier le lisier et le fumier produits sur l’exploitation plutôt que les engrais chimiques. Atteindre une autonomie fourragère de 90%. Gérer les animaux improductifs…

FR : C’est-à-dire?

BD : Eh bien, quand un veau meurt, ça ne sert à rien de garder la mère des mois et des mois…
FR: Vous gagnez en rentabilité, en plus, avec ça?

BD : Ah mais je suis absolument convaincu que l’efficacité économique et écologique sont couplées. C’est une posture qui nous empêchait de voir ça…

FR : Et vous, sur votre ferme, vous faites quoi?

BD : Un truc très simple, je pratique l’épandage en mars, plutôt qu’en décembre. C’est le moment où l’herbe commence à pousser, il y a une vraie absorption au moment où le sol en a le plus besoin… Les ONG avaient des ingénieurs agronomes de formation, et à leurs côtés, j’ai appris autant qu’ils ont appris.

FR : Est-ce que vous pensez que la même démarche, de concertation, sur le glyphosate, aurait pu donner des résultats?

BD : Oui, c’est possible. On aurait évité cette guéguerre médiatique.

FR : Là, c’est devenu un marqueur identitaire, de l’écologie et de la ruralité…

BD : Je voudrais souligner un dernier point. Là, tout ce qu’on vient de raconter, c’est très bien, c’est très beau. Mais si on instaure le libre-échange, ça remet tout en cause. Sur le Ceta, avec le Canada, il n’y a aucune étude d’impact sérieuse. Idem sur le Mercosur. La réponse du ministre, c’est: ‘On ne peut le faire qu’après sa mise en oeuvre!’ Ca ne va pas du tout…

FR : C’est comme si on ne réalisait des études sur les médicaments qu’après leur mise sur le marché !

BD : Voilà. Alors, sur le Mercosur, on réclame une commission d’experts avant !