Il n’y a pas de fatalité

La pente glisse vers le Rassemblement National ? En effet. Mais il n’y a pas de fatalité. L’histoire reste ce que les hommes et les femmes en font : nous pouvons gagner. Nous le devons.

Depuis deux ans, c’est une vérité qu’il nous faut affronter : Marine Le Pen s’installe tranquillement dans la République. Tous les sondages le disent : son parti gagne des points, elle-même paraît moins « inquiétante ». Dans l’hémicycle, ses députés le répètent à l’envi : « Quand nous gouvernerons en 2027… » et insidieuse, la petite musique finit par rentrer. A la télévision, du matin au soir, une chaîne lui déroule le tapis rouge, clive le pays sur les origines, la confession, construit des plus ou moins Français. Quant au président, élu pour « faire barrage », il lui sert au contraire de marchepied : par les vice-présidences que, à l’Assemblée, il donne au Rassemblement national, désormais respectable, dans l’institution. Par le ressentiment, surtout, la rancœur qu’il enfonce dans les cœurs, humiliant le pays avec la retraite à 64 ans, sans action contre l’inflation, méprisant constamment mouvements populaires et corps intermédiaires. Jusqu’à, enfin, la « victoire » offerte cette semaine au RN : le droit du sol remis en cause, partiellement, la préférence nationale inscrite dans un bout de loi, sous les ovations, les applaudissements des lepénistes. 

Au-delà des principes, ce sont des vies dures qui vont encore être durcies. Surtout, c’est un raisonnement qui est emprunté, validé : en soignant moins les étrangers, est-ce ainsi que l’hôpital sera guéri ? En grattant sur eux des mois d’APL, voilà comme le pouvoir d’achat des Français va augmenter ? En mettant une caution sur les étudiants, la France va-t-elle rayonner ? 

C’est une ambiance qui est posée : « Vous n’êtes pas les bienvenus. Vous êtes de trop. Faites-vous petits. » Et par ricochet, les Français immigrés ou enfants de, en sont heurtés dans leur humanité.

Voilà la pente.
Et du coup, les esprits glissent.

Les esprits ne glissent pas que dans la France d’en bas, « Marine, on ne l’a pas essayé ». Les esprits glissent aussi dans la France diplômée, des ministères, des installés : on se fait à l’idée. On ponctue par des « de toute façon », des « c’est comme ça », des « c’est son tour ». On s’abandonne, par mollesse, par lâcheté.

Non, il n’y a pas de fatalité.

Dans Histoire d’un Allemand, Sebastian Haffner, jeune étudiant à Berlin dans les années trente, décrit la montée du national-socialisme : « À l’instant du défi, quand des peuples se lèvent spontanément comme un seul homme, les Allemands, comme un seul homme, se sont effondrés. Ils ont molli, cédé, capitulé. » Si les nazis ont triomphé, nous dit-il, c’est moins par leur volonté que par la passivité des autres : « Ils ont sombré par millions dans la dépression. » C’est cette dépression, en nous, dans le pays, ce laisser-aller, qui est notre pire adversaire. La résignation, l’abattement qu’il nous faut vaincre.

Il n’y a pas de fatalité.

L’histoire demeure ce que les hommes et les femmes en font. La crise de 1929 a certes abouti sur le nazisme en Allemagne, mais aux Etats-Unis elle a mené au New Deal, au Front populaire en France. Chez nous, la seule fois où l’extrême droite est arrivée au pouvoir, c’est par la défaite, par l’humiliation de 1940, par la collaboration. Jamais par les urnes. Et ce ne fut pas pour écrire une page de gloire dans nos mémoires.

Il n’y a pas de fatalité, non.

Mais il s’agit d’ouvrir une issue au pays. Que se passe-t-il ? Que se passe-t-il, politiquement, dans la durée ? Le fait marquant, c’est l’effritement du « bloc central-libéral ». Longtemps, il était assez puissant pour avoir le luxe de se diviser entre centre-droit et centre-gauche, offrir une alternance avec des nuances, mais sans alternative. Le référendum de 2005 en a sonné le glas : 55% des Français, mais 80% des ouvriers, 71% des employés, votaient « non » à la « concurrence libre et non faussée », « non » à la « libre circulation des capitaux et des marchandises ». Le bloc au pouvoir a néanmoins poursuivi, poursuit toujours le même projet, de mondialisation, de libre-échange : en « démocratie », mais sans le « démos », voire contre le « démos ». Il lui a fallu, dès lors, pour se maintenir, unir centre-gauche et centre-droit, et ce fut autour de la figure d’Emmanuel Macron. Mais la désagrégation se poursuit, s’accélère même, du « Nuit debout » des centres-villes aux « Gilets jaunes » des périphéries, jusqu’aux puissantes manifestations de ce printemps sur les retraites. Des bouts entiers décrochent du bloc central.

Mais par quoi sont-ils accrochés ? Vers quoi sont-ils attirés ? Par rien. Pour beaucoup, ils demeurent en suspension, dans l’abstention.

Par quoi seront-ils aimantés ?

C’est la course en cours, c’est la bataille entre deux pôles : entre le bloc « national-autoritaire » et le bloc « social-écologiste ». Et disons-le : pour l’instant, nous perdons. Nous perdons largement.

Pourquoi ?

Déjà, parce que nous ne sommes pas un « bloc ». Il ne s’agit pas, seulement, des quatre listes aux élections européennes, mais bien pire : toutes les invectives entre les chefs, tous les étalages de rancœur sur Twitter, toutes les querelles avec les bruits de vaisselle… Franchement : est-ce à la hauteur du danger ? La force va à la force, et nous ne donnons pas le sentiment d’en être une. Ce lamentable spectacle doit cesser.

Ensuite, brandir les Le Pen comme un épouvantail, comme un repoussoir, crier au cauchemar, ne suffira pas : nous ne gagnerons pas avec ça. C’est un travail respecté, par les horaires et les salaires, par les statuts et les revenus, qu’il faut aux classes populaires, c’est l’hôpital pilier de l’Etat social, c’est l’école pilier de la République, c’est l’Egalité pas qu’au fronton des mairies, c’est la souveraineté retrouvée, c’est un impôt où « les gros paient gros et les petits paient petit ». Ce sont des ruptures économiques, démocratiques, écologiques, qu’il faut acter, sans reculer : avec la concurrence, la croissance, la mondialisation, avec le pouvoir concentré à l’Elysée. Sinon, la « gauche » replongera dans ses déboires, ses trahisons, ses faux-semblants du passé.

Enfin, c’est une psychologie, un état d’esprit qu’il faut modifier : en avant, du panache, de l’audace ! Nous ne sommes pas une citadelle assiégée, condamnée à « résister » dans un pays raciste, moisi. Nous sommes la majorité, nous sommes le peuple qui désire autre chose, autre chose que la concurrence des égoïsmes, qui demande justice et égalité : nous voulons gagner. Il nous faut passer de l’esprit de défaite à une force de conquête.

Il n’y a pas de fatalité.

Pourquoi je suis entrée en politique ? Je vous raconte un déclic : à l’automne 2015, je prends le TER entre Paris et Amiens. C’est la campagne des régionales, Marine Le Pen a rassemblé près de 50% dès le premier tour. Dans le train, deux militants s’interpellent d’un bout à l’autre du wagon : « Où tu vas coller où ce soir ? Ça y est, dimanche c’est bon, elle va l’emporter ! » Et nous, les gens ordinaires, ou de gauche, juste les pas-fachos, on regardait nos pompes, silencieux. Il fallait relever la tête, retrouver de la fierté. Nous avons lancé « le réveil des betteraves » pour ça, en fanfare, dans la joie, avec la foi qu’on pouvait retrouver et retourner des gens, renverser la vapeur. Et on l’a fait, par deux fois, aux législatives en 2017 et 2022, retourner les scores du RN entre présidentielles et législatives, ramenez à nous, à la gauche, bien rouge et bien verte, les résignés, les désabusés, les révoltés, dans un bassin ouvrier, désindustrialisé.

Comme l’écrivait l’historien Henri Lefebvre : « Rien de grand dans notre histoire ne s’est fait sans joie, rien de grand ne s’est fait sans désir. On fait la révolution, d’abord parce que c’est une fête ».

A ces conditions, nous pouvons l’emporter. Et nous sommes nombreux, hommes et femmes de gauche, militants, élus, députés, maires, nous sommes nombreux à vouloir ce chemin. Nous le serons encore plus à le porter demain.

Sur ce bonnes fêtes, pleines de joie : profitez bien !

Partager :
Pour me soutenir... faites un don !

C’est pas pour moi, personnellement : vous le savez, je ne garde que le SMIC de mes indemnités parlementaires, mais pour continuer d’organiser des événements, de publier tracts et affiches, de mener la bataille des retraites et les suivantes !