
« Enchaîner les parties », c’est la bonne expression, car cela se fait comme à la chaîne, en deux fois dix minutes max, et à peine un duel perdu, gagné, abandonné, qu’en un clic, le match suivant redémarre, etc.
Ce soir, je viens de jouer avec mon père, en vrai, et c’était tout l’inverse. Les pièces en bois sur l’échiquier, déjà, et de la lenteur, de l’attente entre chaque coup, et les pensées qui flottent, qui deviennent floues, une rêverie autour de la reine ou du fou.
C’est cette respiration qui, avec le jeu en ligne, disparaît
Il en est de même avec Netflix, Canal, Arte, les plateformes de visionnage des séries. Les épisodes s’enchaînent, un film est à peine démarré qu’il est aussitôt abandonné, et l’on passe au suivant, au suivant, etc. L’esprit n’a pas le temps de digérer, de se nourrir, que déjà on l’abreuve d’une nouvelle fournée d’imaginaire, gavé de fictions.
Je ne fréquente pas les sites de rencontres, mais des récits qu’on me fait, que j’entends, c’est le même trop plein, qui vaut mieux sans doute que le trop vide, que la solitude (subie) : ce sont les profils que l’on consulte par centaines, et les rendez-vous qui s’enchaînent. Il demeure quand même, je pense, de la place pour le doute, pour l’incertitude, pour l’absence, d’où naît la tension du désir, mais parmi l’abondance des possibles, dans l’alignement des « dates ».
La politique subit la même pression. Où sont passés les mois de retraite, de retrait, que prenaient Jean Jaurès et ses collègues ? Il ne faut plus sortir du ring, désormais, au risque de ne plus y remonter. A chaque jour suffit ses tweets, à chaque semaine sa matinale, et même l’été, il faut rester aux aguets. Plus de temps creux, plus de temps morts.
J’ai décrit le même phénomène dans le travail : l’infirmière enchaîne les tâches, les patients, mais entre les soins, elle n’a plus le temps du lien, d’échanger avec le malade, de prendre des nouvelles de sa famille. Et il en est de même dans les ateliers de cariste, dans les usines d’aéronautique, chez les femmes de ménage, dans les sociétés de codage informatique, etc. : « Plus le temps ! », comme répétait le lapin d’Alice, « Plus le temps ! (qui est de l’argent) ». Chaque minute, chaque seconde, se doit d’être rentable, efficace : d’où l’usure trop rapide des corps et des cœurs.
Le travail, et la vie peut-être, ce devrait être de la brasse coulée : une action, une respiration, une action, une respiration, etc. Mais c’est devenu de l’apnée : une action, une action, une action, etc.
Et c’est ce rythme, en pire, qui habite nos enfants. Je regarde les miens. Au moindre temps creux, temps mort, le portable leur revient entre les mains comme un aimant, une vidéo Instagram défile, et au bout d’une seconde, elle est zappée, c’est déjà la suivante, un « j’aime » du bout du pouce. Pour eux, le cinéma est devenu trop lent (sans parler des films en noir et blanc).
Il faudrait un bout de programme pour ça, contre la frénésie de nos existences, la freiner, y remettre de la respiration. C’est nécessaire, pas seulement pour notre bien-être, mais pour nos sociétés, elles-mêmes saisies de burn-out, d’une consomption mentale, d’un épuisement nerveux. Et derrière, avoir un ministère du temps, pas seulement du temps libéré, mais du temps ralenti, du temps flottant, du temps qui laisse le temps au temps.
François Ruffin