
« Nous donnons beaucoup aux résidents, mais là, nous sommes arrivées à la limite. » Léa, aide-soignante à l’Ehpad des Feuillants, à Poitiers, est en grève avec ses collègues depuis plus d’un mois, pour obtenir une augmentation d’1,50 euro de l’heure. Sans la prime Ségur, elles seraient à peine au Smic. Avec, ellestouchent 1 700 euros. Et peinent à survivre : il n’y aura bien sûr pas de vacances. Au supermarché, elles prennent les produits écos. Et sautent régulièrement des repas, le petit-déjeuner n’existe plus.
La direction leur a répondu non, pour l’instant, pas de revalorisation.
Mais à qui s’adresse-t-elle ? Au groupe Vivalto Vie, qui exploite plusieurs dizaines d’Ehpad en France, en Espagne, en Belgique, en Irlande via une holding aux trois milliards d’euros de chiffre d’affaires. Derrière ce groupe, on retrouve BNP Paribas, Arkéa Capital, un fonds d’investissement d’Abou Dhabi, etc. Et avec, au milieu, la BPI, la Banque publique d’investissements. Ce sont ces fonds qui décident du salaire de Léa et de ses collègues, qui lui disent : non, pas maintenant, pas cette année.
Et pourquoi ? Parce que, leur dit-on, l’entreprise est endettée. Forcément, elle grossit par des LBO, des Leverage Buy Out, qui installent un déficit chronique.
Durant la crise du covid, Emmanuel Macron avait qualifié ces femmes d’ «essentielles » et leur avait promis reconnaissance et rémunération. Depuis, il n’y a rien eu : ni hausse de salaire digne de ce nom, ni loi Grand âge, malgré des promesses à répétition. En 2018, Macron annonçait une loi pour « fin 2019 ». Puis le Gouvernement a repoussé à 2020, puis 2021, puis 2023, et enfin début 2026.
Un consensus est établi : face au vieillissement de la population, il faut dix milliards d’€ par an, notamment pour recruter (et garder) des soignants. Que l’Etat joue pleinement son rôle dans la crise démographique en cours.
Mais jusqu’ici, face au sous-investissement public, les salariés du secteur sont laissés entre la pauvreté et les financiers. Et bien souvent les deux. Alors que les personnes âgées, ces services devraient être sortis du marché, qu’on ne se fasse de l’argent ni sur les cheveux blancs ni sur les petits enfants.
Mais concrètement, dans le cas de l’Ehpad des Feuillants, face à des paies ras du plancher, alors que les Ehpads publics de Poitiers proposent 2.000 € à l’entrée, l’Etat doit intervenir. Parce que les fonds publics financent doublement : par l’Agence régionale de santé, et par la Banque publique d’investissement.
Alors, Madame la ministre, allez-vous peser pour que, après quarante jours de grève, un compromis soit enfin trouvé ? Que les financiers de Vivalto Vie sortent le carnet de chèques ?
François Ruffin