Une femme française

Bizarrement, ce livre est une ode à la joie, à la vie, à l’amour. Au lecteur, à la lectrice, c’est un peu de sa force tranquille que Gisèle Pélicot transmet.

J’ai lu le livre de Gisèle Pélicot, Et la joie de vivre.

On pouvait redouter un livre de légitime colère, de mort et de misère, avec tout connu tout entendu d’avance, tant on a parlé dans les médias de cette affaire, « le livre d’une victime ». Mais non, c’est tout le contraire, et il est presque écrit contre ça.

Ce n’est pas un livre de circonstance, en effet, pas un livre pondu pour profiter d’une gloriole, et la transformer en à-valoir, en droits d’auteur, en euros sonnants et trébuchants. C’est un livre traversé par une nécessité : reprendre en main son récit, qui je suis, et donc sa vie.

Car la terrible violence subie par son corps, des centaines de viols par des dizaines d’hommes, la sédation répétée jusqu’à perdre la mémoire et l’esprit, à cette terrible violence subie durant une décennie, s’en est ajoutée une autre, une fois l’affaire révélée, connue, publique : de n’être plus, dans le regard de sa fille, des journalistes, des autres, qu’une victime, qu’une martyre. Que son mariage, toute sa vie avec « Dominique », ne soit plus traduite qu’en un long mensonge, effaçant la rencontre, la tendresse qu’ils se sont donnée. « ‘Vous êtes une femme dominée, sous la coupe d’un homme, a conclu l’expert. Vous êtes la petite esclave de votre mari.’ Que savait-il de moi, de nous, de notre amour ? Rien ! Je n’avais pas été une esclave. Et lui n’avait pas toujours été un bourreau. Je n’avais pas épousé un bourreau. Je suis sortie, furieuse. Il y avait tant de versions de notre histoire, désormais. Celle de nos enfants, celle des policiers, des experts. La mienne s’effondrait dans le regard des autres. » Elle ne veut pas jeter toute sa vie à la déchiqueteuse, et si elle écrit ces pages, c’est pour sauver des pages et des pans de sa vie, pour qu’ils échappent au désastre, pour que tout ne s’effondre pas, pour dire la beauté d’une vie qui, de l’extérieur, jusqu’au drame, paraissait ordinaire.

C’est l’un des charmes de ce livre : raconter des vies « ordinaires », mais qui ne le sont jamais, des vies populaires, qui d’habitude ne sont pas mises en lumière. Elle, fille de militaire, perdant trop tôt sa mère solaire, et héritant d’une belle-mère marâtre, devant qui son père s’efface. Lui, maltraité également, par un père Thénardier, figure d’autorité qui règne sur sa femme, sur ses enfants, par la peur. Deux malheureux qui vont se sauver, et qui, tant bien que mal, de Azay-le-Ferron à Mazan, en passant par Noisy-le-Grand, à travers les aléas et les crédits, les licenciements et les huissiers, les rires de trois gosses aidant, ces deux malheureux vont délaisser leur sombre passé et avancer vers le bonheur.

Gisèle, en particulier, avance. Elle avance dans sa carrière, chez EDF. Elle avance dans sa confiance en elle. Et il y a du Annie Ernaux, chez elle, il y a du Marie-Hélène Laffont, elle est de cette génération qui était née, destinée, pour aider les hommes, éduquée pour les accompagner, pour les seconder, toujours secondes, derrière, dans leur ombre, et qui au fil de leur vie gagnent en autonomie, en liberté, en puissance, en responsabilité. D’où son refus quand la presse la dépeint en « femme soumise » : c’est tout l’inverse, c’est justement, dit-elle, parce qu’elle n’était pas soumise, parce qu’à son mari elle disait « non » et tenait bon, parce que dans le couple elle incarnait la force, et même l’argent, ramenant le salaire le plus stable, le plus conséquent, c’est justement pour cette raison, parce qu’elle était insoumise, qu’il a fallu recourir à la soumission chimique.

C’est à travers elle une époque, dont elle est devenue le visage, l’icône, le symbole, le visage d’une transformation de la société, d’une place conquise par les femmes, par des nuées de femmes, avec la résistance, encore, des hommes, à cette gigantesque, à cette formidable transformation. Le procès de Mazan fait écho, bien sûr, un demi-siècle plus tard, à celui de Bobigny et je songe qu’on est passé d’une « Gisèle » à l’autre : de Gisèle Halimi, la révoltée, la rebelle, avec son tempérament de feu, l’exception, à Gisèle Pélicot, le même combat, pour l’émancipation, mais qui s’est normalisé, démocratisé, qui se compte par millions, dont elle devient l’expression. Et avec, derrière elle, des institutions qui, elles aussi, ont changé : discrètement, en filigrane, mais le livre se lit aussi comme un hommage à la police, à la justice, qui en l’occurrence ont fait leur travail, avec des femmes et des hommes dévoués, qui se mettent de son côté, le vigile du supermarché, d’abord, le sous-brigadier Laurent Perret, le commissaire divisionnaire Jérémie Bosse Platière, la juge d’instruction Gwenola Journot, qui font advenir la vérité.

Un visage de l’époque, donc, avec cette chose particulière, extraordinaire, chez Gisèle Pélicot, et qui n’appartient pas à l’époque : son refus du malheur. Alors que son frère et son père y ont sombré, dans la dépression, elle non, toute sa vie est une lutte contre le malheur, ne pas s’y laisser glisser. Et même quand sa vie bascule, dans le glauque, dans l’abîme, quand sa fille, son avocate, les psys, ne veulent plus voir en elle qu’un grand malheur, qu’une martyre zombie, elle s’y refuse, elle résiste, elle se retrouve. Avec cette arme : l’amour. C’est un livre d’amour. C’est un livre d’amour, même, aussi étrange que cela paraisse, de « Dominique », qu’elle ne veut pas réduire au pervers, au criminel, au sadique, eux ont vécu de belles choses ensemble, avant, tout ne fut pas que mensonge, elle ne brûlera pas tous les souvenirs. Un livre d’amour de la vie, malgré tout, « Pascale fut surprise de m’entendre dire que j’espérais pouvoir encore donner de l’amour à quelqu’un. Elle n’en revenait pas que je ne ferme pas définitivement le dossier des hommes. Tant de femmes de son âge et du mien le faisaient, avec un mélange d’amertume et de soulagement. » Et de fait, elle va retrouver l’amour avec Jean-Loup : « Il a déposé un baiser sur mes lèvres avant de me laisser partir. J’étais heureuse. J’avais besoin d’aimer de nouveau. Je n’avais pas peur. »

François Ruffin

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