
À suivre la préface de François Ruffin, du livre « La République des communes, le guide des bonnes initiatives », d’Oriane Dioux, Fakir Éditions, 2025, 147 pages.
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Le livre « La République des communes » est disponible à la vente sur : fakirpresse.info
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Comment changer le pays, au moins un peu, en mieux ? Faut-il agir local ou national ? Par le haut ou par le bas ? Par la commune ou par l’Etat ? Par les associations, les maires, les citoyens ? Ou par un programme jacobin ? Les deux démarches semblent s’opposer, et il faudrait choisir.
Je ne le crois pas. Je crois, au contraire, à un dépassement de cette fausse contradiction, à un chemin qui marie le meilleur des deux. Je voudrais l’illustrer par un exemple. À la Libération, Ambroise Croizat, ministre des travailleurs, met en oeuvre son « vaste plan de Sécurité sociale ». C’est une formidable utopie : les médecins, les médicaments seront remboursés ! En cas de maladie, les salariés seront tout de même payés ! Et à la retraite, toutes, tous, toucheront un minimum vieillesse, puis une véritable pension ! Des « lois de tranquillité sociale », comme il appelait ça, qui « permettent aux gens de dormir la nuit », quand les existences populaires étaient sans cesse précaires, hantées par le spectre d’un malheur, d’une chute.
Magnifique projet ! Un peu magique, aussi !
Qui coûtait des milliards ! Dans une France exsangue ! Comment se fait-il que les Français, la presse, les autres ministres n’aient pas crié en choeur à la folie ? Au doux rêveur ? À l’irréalisme ? Comment se fait-il que la fatalité ne l’ait pas emporté ?
Parce que cela existait déjà. Oui, les Français ne l’auraient pas accepté si, durant un demi-siècle, il n’y avait pas eu des caisses de solidarité dans les usines, des mutuelles pour des fédérations de travailleurs, des assurances sociales dans des villes socialistes, communistes. C’était déjà là. Un déjà-là en petit, déjà-là embryonnaire, mais déjà-là quand même. Il restait à faire de l’exception la règle, à l’étendre à toute la Nation.
Voilà le chemin pour changer le pays, un peu, en mieux.
Les lieux d’invention, ce sont les associations, les entreprises, les communes, des cellules à taille humaine. Les maires peuvent bricoler, essayer, voir les effets, se planter, corriger, re-tenter, comme dans un petit labo. Le président de la République, lui, ou le Gouvernement, de tout là-haut, je les regarde moins comme des inventeurs de la société, ex-nihilo, que comme des accoucheurs : dans le ventre du pays, il y a le pire ou le meilleur, que fait-on advenir ?
« Je partais au camping avec mes parents, mais je n’emmène pas mes enfants en vacances… » Ce refrain revient : un sentiment de déclassement. L’été qui devient le temps des inégalités, avec les uns qui partent au bout du monde, les autres qui restent en bas des tours ou des clochers… ou devant les écrans ! Contre cela, avec des collègues écologistes, communistes, socialistes, insoumis, et des outre-mers, nous avions déposé une proposition de loi « Vacances pour tous ». Avec, entre autres, pour toutes les familles, une semaine à la mer pour 10 euros seulement. Sur les plateaux télés, un journaliste pouvait nous reprocher que c’était « impossible », « irréaliste », etc. : « Ah oui, mais Trappes le fait déjà. Poitiers aussi. Et bien d’autres municipalités. Pourquoi ce ne serait pas un droit pour tous les Français ? » Et idem, dans un autre registre, avec le train illimité à 19 euros : « L’Allemagne le fait bien. Est-ce qu’on ne le mérite pas ? »
Le déjà-là, c’est une machine à rouvrir l’imaginaire politique. À combattre notre plus terrible adversaire, la résignation. À casser le cercle terrible, tautologique, du « C’est comme ça » : eh bien non, ce n’est pas partout comme ça. Ça n’a pas toujours été comme ça. Ça peut être autrement.
À l’Assemblée, une loi pour étendre la Sécurité sociale à l’alimentation fut proposée. Bon, pourquoi pas. Mais je l’ai alors dit à ses initiateurs, à ses soutiens : ce n’est pas ça, pas des discours, des amendements, qui convaincront. Il faut le faire d’abord. Le faire dans un coin, le faire près de chez soi, montrer que ça marche. Et ensuite : ne pas espérer une naturelle contagion. Non. Avec notre économie, la vertu est punie, le vice récompensé : c’est la loi du marché. Aussi, c’est là qu’on a besoin de l’Assemblée, d’une majorité, de l’appareil d’État : pour que l’exception, l’exception réussie, devienne la règle. Pour que, avec des aménagements bien sûr, sans rien d’automatique, on étende ce progrès à la Nation.
Aussi, ce catalogue des bonnes initiatives sera utile, évidemment, pour les candidats aux élections municipales, leur donnant des idées, ouvrant un horizon. Mais il serait utile, également, pour les candidats à la présidentielle : il nous faut une collection d’expériences réussies, dans nos régions, à l’étranger, dans notre passé, et que le postulant vienne dire : « Ça, je le reprends. »
Bref, maires, adjoints, futurs maires, futurs adjoints, vous êtes, en défense, le dernier rempart. La cantine, le repas servi le midi aux petits, c’est la commune. La salle de classe, l’Atsem qui s’occupe des enfants, c’est la commune. Le comité des fêtes, les clubs de sport, le repas des aînés, c’est la commune. Les bus, les rues, les trottoirs, de la crèche jusqu’au cimetière, c’est la commune. La commune, c’est-à-dire le maire, ou la maire, son secrétaire, ses adjoints. Le maire qui, après le 14 juillet, rempile les chaises, ramasse les papiers, avec un employé. Le maire qui, un samedi soir arrosé, intervient entre deux voisins pour rétablir la paix. Le maire qui se débat dans les dossiers, les courriers, pour une famille en difficulté, pour sa piscine, son marais, pour un projet. Le maire qui cherche quoi, au fond, dans mille endroits ? À animer sa ville ou son village, mot merveilleux, « animer », donner de la vie, réveiller les âmes, pour éviter que sa commune ne se mue en mouroir, ou en cité-dortoir.
La commune, c’est la République du quotidien. La commune, c’est la République qui tient. Oui, quand la France va mal, quand la France se déchire, les maires sont là.Pour réparer, à proximité. Quand les Gilets jaunes prennent les ronds-points, qui les écoute ? Pas le président, qui soliloque depuis l’Élysée. Non, les maires, qui ouvrent leurs mairies et des cahiers de doléances.
Quand le Covid survient, quand l’État ferme tout, qui maintient le lien ? Qui apporte des paniers aux plus âgés, qui se soucie de leur santé ? Les maires, encore. Et les centres de vaccination, qui les met sur pied ? Les maires, toujours, leurs équipes, les communes.
Quand les banlieues brûlent, quand trop de frustrations, trop d’humiliations s’accumulent, qui appelle-t-on à la rescousse ? Les maires, les maires comme pompiers de la paix, les maires encore respectés, et un calme, oh !, un calme précaire, un calme incertain, mais un calme revient.
Oui, quand la France craque d’en haut, les maires la recousent, la retissent d’en bas.
Dans l’ombre, en silence. Et pour quelle récompense ? L’État se retire, comme on le dit de la mer, l’État retire ses services publics, l’État retire ses finances. Voilà pour la défense. Mais ils sont également en offensive : les inventeurs, discrets, patients, de demain.
Pour ces premières lignes de la République, nous proposons une fête des maires. Que, une fois par an, cet élu à portée de main des citoyens soit aussi à portée de câlins !
François Ruffin, Député de la Somme.