
Ce 25 décembre, j’ai regardé « Les Combats méconnus de Simone Veil », sur LCP. Chacun fête Noël à sa manière. J’ignorais son engagement pour apporter bibliothèques, soins, enseignements dans les prisons, les visitant une à une, y compris en Algérie alors française, y compris pour les « terroristes » du FLN. Son engagement pour les malades du Sida, pour que les toxicomanes accèdent à des kits propres « seringue-coton », divisant la mortalité par trois en quelques années. Son engagement pour les enfants malades, pour que les parents puissent dormir avec eux à l’hôpital, que les bébés ne leur soient pas arrachés aussitôt nés. Son engagement pour les métiers de femmes, vendeuses, soignantes, assistante maternelle, etc. Son grand œuvre pour l’avortement a effacé ces petites batailles, a négligé ces réformes, modestes, mais qui ont apporté de véritables progrès.
Il y a, bien sûr, une femme d’exception, un caractère, un tempérament, un personnage.
Mais à travers elle, on respire une époque. Et je crains que Simone Veil ne soit aujourd’hui anachronique. Je m’explique.
C’est une bourgeoise, mais qui, sans être révolutionnaire, sans même être de gauche, prend le parti des plus faibles. Elle partage, même avec les marginaux, même avec les exclus, une condamnée à perpétuité à Alger, un drogué atteint par le VIH en phase terminale, même avec eux, malgré ses tailleurs sur mesure, elle partage une commune humanité. C’est dû, sans doute, au traumatisme de la Shoah, à son passage dans les camps, à sa famille qui y a péri, mais au-delà d’elle, c’est toute une génération qui baigne dans cette histoire, dans cette brûlante mémoire.
Mon inquiétude, ma conviction, c’est que la bourgeoisie désormais, les grandes fortunes, ne partagent plus notre commune humanité. Ils en sont détachés. Et encore davantage avec les plus marginaux, les plus exclus. S’ils sont faibles, c’est leur faute. C’est qu’ils ont fait le mauvais choix. C’est qu’ils ne méritent pas mieux. C’est qu’ils n’ont pas travaillé à l’école, ou après. Et il est normal que la société les punisse, les flétrisse.
Leurs combats, maintenant, c’est de réduire la protection, non plus de l’étendre. C’est d’estimer que les prisons sont déjà trop confortables (sauf pour les anciens présidents…), et d’en diminuer les droits. C’est de dénoncer un Etat-Providence, un Etat-social, qui aurait trop grossi, tout englouti. C’est que le « Un pour tous, tous pour un » soit remplacé par le « chacun pour soi ».
Je ne veux pas tirer Simone Veil à moi : libérale, elle défendait un ordre économique dominé par la concurrence, par la compétitivité. Et elle a construit, avec d’autres, une Europe qui plaçait ces valeurs en son cœur. Mais son libéralisme se conjuguait avec un humanisme, avec un respect pour l’individu, tous les individus, un droit à la dignité, indépendant du porte-monnaie. Voilà qui en faisait, je crois, une fille de la Seconde guerre mondiale, mais au-delà, une héritière de la Révolution, avec l’Egalité au centre de notre triptyque républicain.
Cette morale, cette éthique, pour notre oligarchie, sont révolus.
François Ruffin