Travailleuse sociale : « C’est mon dernier jour aujourd’hui, j’ai démissionné »

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« Je suis mandataire, mais c’est mon dernier jour aujourd’hui : j’ai démissionné. Je pars comme assistante sociale à la médecine du travail, pour 400 € de plus. Alors que, pourtant, j’aime mon métier. »

Ce jeudi midi, je rendais visite aux travailleurs sociaux, pas en grève mais presque, de l’Association Tutélaire de la Somme, rejoints par des salariés de l’Aprémis – Accompagnement Prévention RÉflexion et Médiation pour l’Insertion Sociale – et de la Protection judiciaire de la Jeunesse. Ils protestent autour du Ségur, des 183 € que « toutes et tous ne touchent pas », « qui ne sont pas du salaire », « juste une prime, qui n’est pas financée en plus », etc. Mais je viens, moi, parce que leur malaise me paraît plus profond : on cause de rémunérations, et ça compte, bien sûr, mais ça masque souvent pire, la perte de sens.

Juliette poursuit :

« Quand j’étais étudiante, je me disais : ‘Le salaire, on s’en fiche.’ Mais là, bac +3 à 1 330 €, avec quand même la mutuelle et des tickets restos… Je peux me payer une bière de temps en temps, mais partir en vacances, en revanche, faut pas que j’y pense…
– Y a que le salaire qui pose souci ?
– Non, on a le sentiment de bidouiller. Déjà, parce que notre travail, c’est de plus en plus dans les bureaux, à remplir des dossiers, pour s’assurer que nos majeurs protégés perçoivent leur Allocation handicapée, leur CMU. Et ça laisse moins de temps pour les voir. Et surtout, nos partenaires lâchent.

– Vous pouvez me donner un exemple ?
– Je suis une majeure qui est en hôpital psychiatrique à Pinel. Ils devaient la garder, un an environ, jusqu’à trouver une solution stable, claire, pour son logement. Mais à Pinel, des services ferment, les listes d’attente sont énormes, et leur objectif, maintenant, c’est de faire sortir le plus vite possible. On pousse les patients dehors. Donc on va mettre mon adulte dans un appartement, mais qui n’est pas propre, avec les volets qui ne s’ouvrent pas, sans des interlocuteurs dehors. C’est sûr que ça ne va pas tenir, sa sortie n’est pas étayée.
– Et vous la voyez tous les combien ?
– Tous les trois mois.
– Est-ce qu’il y a des gens que vous allez regretter ?
– Oui, parce qu’on construit des liens. Y a un monsieur qui vit seul, il est passionné de musique. Chaque fois que je vais chez lui, il me raconte un concert, parce qu’il a assisté aux Pink Floyd etc. Il m’a demandé mon numéro, mais je ne lui ai pas donné. »

Je glisse un mot, pour les remercier, eux toutes, eux tous : « Vous faites tenir le pays, tant bien que mal, quand il se barre en sucette. » Ils approuvent. C’est tout à fait ça, en sucette. Je poursuis : « La société devient de plus en plus dure, surtout le monde du travail, qui exclut les fragiles… Vous, vous êtes un peu les serpillières de la République. » Ils approuvent moins, ça leur plaît pas trop comme formule. Je continue :

« Ben oui, mais le navire prend l’eau de partout, et on vous demande de colmater avec des rustines…
– Et encore ! Quand on nous fournit les rustines ! »

C’est le directeur qui s’exclame ainsi.

Je le suis dans son bureau : il me remet une grosse étude, réalisée par un cabinet d’experts, et résumée dans Le Monde. « Vous lirez, mais ça dit, en gros, que les mandataires font économiser un milliard d’euros à la société. Quand l’Etat investit 1 € sur nous, ça rapporte 1,50 €. Pourquoi ? Parce qu’on évite des soucis plus gros, que nos usagers aillent à l’hôpital, ou qu’ils s’endettent, ou qu’ils soient poursuivis au tribunal… Mais en ce moment, l’Etat n’investit pas sur nous ! Du coup, je suis d’accord avec nos salariés : on paie mal, très mal. On cherche une secrétaire, mais à nos tarifs, personne ne veut… Le comptable, bon, j’espère le trouver cette après-midi. Mais les travailleurs sociaux, c’est la pénurie. Ils sont dévoués, ils ne font pas ça pour l’argent, mais y a des limites : avec les autres associations, on passe notre temps à se les piquer, c’est stupide. Alors qu’on leur en demande toujours plus, on nous met des normes sur le dos : ‘il faut augmenter la qualité de ceci’, très bien… ‘il faut respecter les droits des uns’, très bien… Je ne conteste pas, mais du coup, ils passent plus de temps à remplir des dossiers, à évaluer, qu’à être sur le terrain.
– Ils n’ont plus le sentiment de bien faire leur métier ?
– Exactement. On les a usés. Avant, j’avais très peu d’arrêts. Aujourd’hui, non seulement j’en ai davantage, mais ils sont beaucoup plus longs. Ce sont des gens qui ont pris sur eux et qui n’en peuvent plus. »

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