Depuis plusieurs années, la «ferme des mille vaches» à Drucat est devenue un symbole, pas seulement local mais national. Mais un symbole de quoi ?

Je voudrais insister sur un point: ce projet n’est pas une anomalie.

Il est dans la continuité de la politique agricole menée depuis l’après-guerre: toujours moins de paysans et toujours plus de rendements. Les «Mille vaches» ne constitue pas une rupture, mais au contraire une suite logique: pour être compétitif, la France devrait se mettre aux méga-fermes laitières hors sol, avec des méthaniseurs pour offrir des revenus complémentaires (ou principaux).

C’est, je le répète, la suite logique.

Et pourtant, ça coince. ça coince à deux niveaux.

Ça coince dans l’opinion: une résistance s’est organisée à Drucat, autour de Drucat, et elle est la traduction d’une sensibilité qui a évolué dans le pays, chez les citoyens: cette agriculture ne fait plus envie.

Ça coince aussi économiquement: jusqu’ici, les dirigeants de l’agriculture française ont réclamé toujours plus de libre-échange (au GATT, puis à l’OMC), ils se sont voulus compétitifs, envahissant les marchés du tiersmonde. Mais, pour avoir étudié, en détail et en Bretagne, les filières du poulet et du porc, même la FNSEA doit se rendre à l’évidence: nous ne sommes plus compétitifs, face au Brésil, à l’Allemagne. L’élevage productiviste est entré dans une crise durable. Avec une double option, qui suscite le doute au sein du monde agricole: 1 / la fuite en avant vers l’agriculture industrielle; 2 / inventer une autre agriculture.

C’est là notre chance.

Cette double crise, à la fois symbolique et économique, rouvre le champ des possibles. L’imagination peut reprendre un peu de pouvoir, pour aller vers une agriculture plus respectueuse de l’environnement, des consommateurs, des producteurs eux-mêmes, et des animaux.

Mais il y a deux conditions à cela:

La première, c’est d’accepter, et de faire accepter dans la société, un relèvement du prix des marchandises agricoles. La part du budget des ménages consacrée à l’alimentation n’a cessé de décroître depuis quarante ans (au profit des loyers et des télécommunications notamment): elle doit remonter. Pour que les paysans vivent correctement de leur travail.

La seconde, c’est de desserrer l’étau de la compétition. Cette agriculture à taille plus humaine, qui ferait moins usage de pesticides, qui remettrait les bêtes en pâture, etc., ne sera évidemment pas «compétitive» face aux ferme-usines mastodonte. En matière agricole comme industrielle, le libre échange intégral interdit tout progrès.

Un mot, enfin, à tous les militants, bénévoles, qui ont fait de cette ferme des mille vaches un point de fixation. Qui permet que ces questions, sur l’agriculture, ne soient pas posées en l’air, théoriquement, mais autour un cas concret, sur un territoire, avec une lutte pleine d’espoir, d’inquiétude, de joie.