J’ai reçu ça, de Emma, ex-journaliste à Fakir, partie pour des aventure plus bucoliques.
L’occasion de dire ma solidarité, évidente, avec toutes les femmes qui, ces derniers temps, témoignent d’agressions, de harcèlements, d’actes malveillants, et surtout de la banalité presque quotidienne de ces agressions, harcèlements, actes malvellants. Provenant d’hommes qui, bien souvent, usaient de leur pouvoir ou leur statut à des fins sexuelles.
Enfin bon, la parole est à Emma :
“Par où commencer ce témoignage ? Faut-il remonter à ma grand-mère, traumatisée à vie par son père extrêmement violent et incestueux ? Faut-il évoquer mon beau-père, violé et martyrisé dès son plus jeune âge par son propre beau-père ? N’est-ce pas banal, quand 4 millions de français – 6% de la population – sont victimes d’incestes ?
À côté de ça comment parler de mon expérience, qui me paraissait jusqu’ici tellement insignifiante, quand je la compare à ces fantômes du passé qui hantent ma famille ?
Mais aujourd’hui, il y a quelque chose de nouveau dans l’air. Enfin le silence cède la place à la parole. Avec #Metoo #Moiaussi et #Balancetonporc, les femmes – et les hommes – victimes d’agressions et de harcèlements sexuels se lèvent ensemble pour dire STOP à la violence patriarcale, à la culture et à l’éducation qui l’encouragent et la reproduisent.
Ce que j’ai vécu me semble presque dérisoire par rapport à l’étendue du malheur. Pourtant, je sais que chaque voix compte. Que nous ne pouvons plus tolérer le franchissement de la ligne rouge, même pour des « petits » actes. Car ce sont tous ces « petits » actes qui alimentent la violence globale, la culture du viol, l’impunité des agresseurs.
Alors je parle, nous parlons, et je veux dire que ce ne sont pas des problèmes de femmes. Ce sont des problèmes d’hommes.
Le problème c’est ce type – j’ai 17 ans – qui s’exhibe sur le campus de la fac et s’amuse à suivre ma pote et moi dans les sentiers forestiers le sexe à l’air.
Le problème c’est cette main aux fesses en soirée, 17 ans encore, dont je ne saurai jamais à qui elle appartenait.
Le problème ce sont ces trois inconnus, toujours en soirée et toujours à 17 ans, qui se collent à moi et m’invitent à une partouze.
Le problème c’est ce mec dans le RER, assis face à moi. J’ai 18 ans et je lis un bouquin. Lui me toise fixement d’un regard dur, le sexe en érection qui sort de sa braguette ouverte. Le wagon est bondé, personne ne bouge ni ne dit rien. Je sors à la station. Il sort derrière moi. Je me colle dos au mur le plus proche et ne le quitte pas des yeux, apeurée mais déterminée à ne pas me laisser faire. Il s’avance vers moi et puis fini par renoncer et rentre dans un autre wagon du train qui repart.
Le problème c’est ce vieillard, vétéran de guerre, avec qui je discute luttes sociales et résistance dans le RER. J’ai 19 ans. A la sortie il me demande mon numéro de nombreuses fois (je refuse), me laisse le sien, me prend dans ses bras, me serre fort contre lui et me fait une bise appuyée.
Le problème c’est ce type bizarre qui m’accoste sur le campus, de nuit, j’ai 20 ans. Il me pose toutes sortes de questions étranges sur ma façon d’uriner, sur comment je pense que lui s’y prend. Malgré mon opposition, il me suit jusqu’à ma résidence universitaire. Je finis par me planquer entre les voitures sur le parking pour qu’il lâche l’affaire.
Le problème c’est cet inconnu rencontré dans la rue, à 23 ans, avec qui je sympathise jusqu’à ce qu’il tente de me convaincre d’aller lui faire une pipe.
Le problème c’est ce pote anarchiste, fervent militant antifasciste, qui me dépanne d’un canapé pour une nuit. J’ai 26 ans. Il picole un peu trop et tente d’avoir une relation sexuelle avec moi, me faisant des attouchements et m’embrassant de force, alors que j’ai dit non. Même les potes, même ceux de notre camp…
Le problème c’est ce nouveau dentiste que je consulte pour une douleur, j’ai 28 ans. C’est le soir, je suis sa dernière patiente, le cabinet est glauque. Je suis coincée dans la chaise, des instruments dans la bouche. Lui me parle de plus en plus de sexe, de comment ça se passe avec ses nanas. Il m’oblige à regarder des vidéos pornos de l’une d’elle avec lui. Je suis terrorisée. L’examen terminé je pars en courant. Il part aussi. Je roule tellement vite en voiture, pour ne surtout pas qu’il puisse me poursuivre. Je n’ai encore pas revu un dentiste depuis.
Je passe, bien sûr, sur le harcèlement de rue, trop long à recenser. Et je n’ai que 30 ans.
Alors, c’est utile les hashtags dans un premier temps, mais maintenant comment on fait pour agir concrètement à tous les niveaux de la société ? Et si on commençait par une immense manif, avec toutes les femmes et tous les hommes qui refusent ce monde là et veulent passer à autre chose ?”