EHPAD : L’USINE À VIEUX

par | 10 avril 2018 | Interventions

Je voudrais m’adresser à Brigitte.

C’est mon attachée parlementaire et, auparavant, il y a encore un an, elle était aide-soignante dans une maison de retraite.

Je vais m’adresser directement à vous, les Brigitte, les aide-soignants, les infirmiers, les directeurs d’Ehpad, les familles évidemment, et les vieux résidents aussi.

C’est pas très poli, mais je m’adresse à vous, directement, par-dessus la ministre, par-dessus l’Assemblée, je les zappe, parce que vous le savez, nous le savons tous ici : ce rapport de ce rapport d’information n°769 sur ” les établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes “, que va-t-il devenir ?

Rien.

Que va en faire le gouvernement ?

Rien.

Le ranger dans un placard.

L’oublier dans un coin.

Le mettre sur la pile des autres rapports.

Bref, l’enterrer.
Oh, il faut le faire discrètement.

Il faut le faire sans le dire.

Il faut le faire en jurant, au contraire, et Madame la ministre est très douée pour ça, il faut le faire en jurant qu’il contient des éléments très précieux, que ces données vont nourrir une réflexion, qu’il faudrait d’ailleurs songer à une mission qui pourrait conduire à un plan et patati et patata.

Bref, des écrans de fumée.

De la fumisterie.

Nous sommes habitués.

 

Mais pourquoi voudraient-ils l’enterrer?

Parce qu’il est criant, ce rapport.

Et il crie fort une évidence.

 

Que lit-on, dès la page 8 ?

Je cite :

” Des sous-effectifs considérables au regard des besoins médicaux des résidents engendrent à la fois une dégradation des conditions de travail et une « maltraitance institutionnelle ».

L’expression est lâchée. Et on la retrouve au fil des chapitres, “maltraitance institutionnelle”, ou “maltraitance passive”, ou “maltraitance” tout court.

 

C’est une formule cruelle, mais un peu abstraite, “maltraitance institutionnelle”.

J’aimerais vous la rendre plus concrète.

Mettre dessus de la vie, un visage, celui de Brigitte justement.

La première fois que je l’ai rencontrée, c’était dans sa cuisine, à Picquigny.

« J’appelle ça l’usine à vieux, elle me confiait.  C’est la cata. On est trois aides soignantes pour 85 patients !

-Est-ce que, par moment, vous avez le sentiment d’être à la limite de la maltraitance ? je lui demandais.

-Mais c’est quotidien ! elle s’exclamait. Là, par exemple, on a une épidémie de gastros, avec quand même 26 cas. On n’avait pas de masque, pas d’alèse, pas de désinfectant, rien pour se laver les mains, donc, forcément, en trois jours, c’est passé de cinq malades à plus d’une vingtaine. J’ai fait des pieds et des mains, les agents techniques se sont débrouillés, ils ont pris leur voiture, et ils ont finalement trouvé du produit…”

Et Brigitte de me confier une petite anecdote, anodine, banale :

“On a un couple de vieux. La femme a fait un AVC, elle est en fauteuil roulant, et elle souffre de crises d’angoisses. La seule manière de la calmer, c’est son mari, il n’y a que lui qui puisse l’apaiser. Or, là, son mari a attrapé la gastro, donc on l’a mis à un autre étage. La dame appelle au secours, elle est dans le couloir à crier : ‘Mon biquet ! Mon biquet ! Où tu es passé mon biquet !’ Ca peut paraître drôle, comme ça, mais il faut l’entendre avec sa voix, complètement désespérée : ‘Mon biquet ! Au secours mon biquet !’

J’aurais un peu de temps, je lui mettrais un masque, je l’emmènerais à l’étage, pour qu’elle voit son mari, ça l’apaiserait. Mais non, là, je cours, je cours, je ne peux pas perdre une demi-heure. Alors, elle pleure toujours : ‘Mon biquet ! Mon biquet !’”

 

En écoutant cette anecdote, je l’ai interrogée :

“Et vous arrivez à travailler malgré ces cris ? Vous ne culpabilisez pas ?

-On met en place des mécanismes de défense”, elle m’a rassuré.

Mais en vérité, ça ne me rassurait pas du tout, ces “mécanismes de défense”.

Ca m’inquiétait, au contraire.

Car des mécanismes de défense, soit, mais contre quoi ?

Je vais vous le dire: contre le meilleur de nous-mêmes.

Contre la tendresse.

Contre l’empathie.

Il faut s’entraîner à l’indifférence.

Tenir la compassion à distance.

S’assécher l’âme.

Geler en soi l’humanité.

Rendre notre coeur sourd à une vieille dame qui, pleine d’angoisse, hurle “Mon biquet! Mon biquet!”

Il faut ça, il faut cette sécheresse, pour que le système fonctionne.

Pour que les toilettes, les repas, les médicaments s’enchainent.

Pour que les tâches soient remplies, au fil d’une journée chronométrée.

L’humain, dans tout ça, c’est une nuisance.

Du temps perdu.

Des complications.

Vous imaginez la tension, le conflit chez Brigitte, et chez les milliers de Brigitte du pays ?

Pourquoi se sont-elles tournées vers le soin, d’après vous ?
Pour soigner.
Par tendresse, par empathie, par compassion justement.

Et c’est cette part d’elles-mêmes qu’il leur faut taire.
Qu’il leur faut écraser.

Un jour, les “défenses” cèdent.

Et c’est comme un barrage qui rompt.

Comme une digue qui s’effondre.

C’est le grand craquage.

C’est le burn-out, qui fait des ravages dans ces métiers du soin.

Pas seulement à cause du surmenage.

Non, c’est faux.

C’est ne rien comprendre.

C’est à cause du sens, d’abord, du sens de son travail.

Ce n’est pas rien, le travail.

On y livre ses meilleures énergies. On y fait un don de soi. On y offre son temps. Alors, si c’est pour, à l’arrivée, le bâcler, ce travail, le sens se perd, il s’effiloche, surgit devant soi un immense “à quoi bon?”

Ou pire, même.

Quitter sa journée de boulot avec ce goût amer, ce dégoût en fait, d’avoir maltraité les vieux, à force de les secouer pour la toilette, de les presser pour les repas, de les abandonner sur la cuvette…

C’était un sentiment individuel, chacun dans son coin, et d’autant plus honteux.

Mais voici que, ces derniers mois, ce sentiment devient collectif. Voici qu’il se répand dans les maisons de retraite. Voici qu’il se proclame, jusque dans les télés, les radios, les journaux.

Et c’est pourquoi je m’adresse à vous.

A vous directement, les aide-soignants, les infirmiers, les directeurs d’Ehpad, les familles évidemment, et les vieux résidents.

Parce que vous êtes le seul espoir.

Ce rapport, je l’ai dit, ils en feront des confettis.

Ca servira à la caisse du chat.

Les rapporteures, d’ailleurs, redoutent elles-mêmes ce funeste sort, on dirait.

Dès la page 13, retraçant l’histoire des Ehpads, on y lit cet intertitre : “DES DÉBATS, DES RAPPORTS : PAS DE DÉCISION”. Et en dessous, ces quelques lignes, désabusées d’avance, dirait-on : “Ces quinze dernières années se sont distinguées par la densité du débat sur les questions de dépendance, donnant lieu à de nombreuses propositions, dont la mission regrette que peu d’entre elles aient été mises en œuvre.”

Et sans vous, c’est assuré, c’est garanti : rien ne sera mis en oeuvre.

Madame Agnès Buzyn l’a d’ailleurs confirmé, à sa manière, c’est-à-dire avec tout son tact, toute sa courtoisie, toute sa langue de bois.

Car ce rapport le dénonce noir sur blanc: “Des sous-effectifs considérables engendrent une maltraitance institutionnelle.”
C’est écrit là, Madame la ministre.
Page 8.
Vous pouvez lire avec moi: “Des sous-effectifs considérables engendrent une maltraitance institutionnelle.”

Quelle mesure, de bon sens, suggère donc ce rapport ? Que soit doublé le taux d’encadrement au chevet, qu’on passe à soixante soignants pour cent résidents.

Que répondez-vous ?

Niet.

Et pour quelle raison ? Je vous cite : « La France n’a pas les moyens budgétaires de garantir ce taux.”

Vous savez, on cause de maltraitance institutionnelle, mais c’est une maltraitance qui vient d’en haut. C’est une maltraitance ministérielle. C’est une maltraitance budgétaire.

Permettez-moi une parenthèse.

Sur ces bancs, devant moi, je ne vois que des femmes.
Madame Buzyn, la ministre.
Madame Bourguignon, la présidente de la Commission des affaires sociales.
Mesdames Iborra et Fiat, députées et rapporteures.

Comme si c’était une affaire de femmes, les vieux, les soins, la santé.

Tandis qu’au ministère de l’Economie vous avez Monsieur Le Maire. Au ministère du Budget Monsieur Darmanin. A la Commission des Finances Monsieur Woerth.

Eh bien, Mesdames, révoltez-vous! Que les ministères des femmes cessent d’être maltraitées par les ministères des hommes.

Car combien, Madame la ministre, combien avez-vous mis sur la table pour les Ehpad ?

50 millions.

Vous n’avez pas honte?

50 millions.

Ce n’est plus un budget, c’est une aumône.

Ce n’est plus une ministre, c’est une dames patronnesse.

Vous croyez abuser les gens avec des sommes pareilles ? Vous vous dites qu’après un certain nombre de zéros, les gens ne savent plus compter ?

On va les éclairer, alors.

Pour supprimer l’Impôt sur la Fortune, là, la France avait les moyens budgétaires, et ça se chiffrait en milliards. Pour le Crédit impôt compétitivité emploi, la France avait les moyens budgétaires, et ça se chiffrait en dizaines de milliards. Et pour vos amis du CAC 40, cette année, on frôle les cent milliards de bénéfices…

Mais pour ses vieux, en revanche, la France, sixième puissance économique mondiale, n’a pas les moyens.

Oui, je dis “vieux”.

On m’a bien répété que je devrais changer ça, que “personnes âgées” ça serait mieux, que ça manquerait de respect. Je ne préfère pas.

Je ne préfère pas rejoindre le camp des hypocrites, des tartuffes, qui multiplient les précautions oratoires, les euphémismes, les tournures raffinées, mais pour mieux déguiser leurs actes cruels.

Oui, cruels.

On le sait, maintenant.

“Des sous-effectifs considérables engendrent une maltraitance institutionnelle.”

Le mal est connu, sa cause aussi.

C’est une députée de la majorité qui l’affiche.

Et pourtant, nous le savons :

Madame la ministre jugera urgent d’attendre.

Elle habillera son blabla de tact et de courtoisie.

Elle commandera une nouvelle mission.

Etc. Etc.

A moins que.

A moins que vous, soignants, infirmiers, directeurs d’Ehpad, familles, vieux résidents.

A moins que vous ne sortiez dans la rue.
A moins que vous ne  vous mettiez en grève.
A moins que vous ne témoigniez sur un MeToo des Ehpad.
Ne croyez pas que ça ne serve à rien.

Ne le croyez surtout pas.

Ils aimeraient vous instiller ça, le poison de la résignation.

Nous sommes à l’Assemblée et nous les entendons de près.

Eh bien, quand vous êtes dehors, quand vous protestez, ils ne parlent pas pareil.
Ils ne balaient plus les critiques d’un revers de manche.
Leur ton change, vraiment.

Alors, Mesdames, Messieurs, qui tenez nos Ehpad debout, qui maintenez tant bien que mal la dignité jusqu’au seuil de la mort, Mesdames, Messieurs, mon petit discours n’a qu’une fonction: ne vous découragez pas ! Ne baissez pas les bras !

“A chaque époque, écrit le philosophe Pascal Chabot, à chaque époque, l’humanisme doit modifier ses combats. Une tâche lui est aujourd’hui assignée: remettre les logiques économiques et techniques à leur place secondaire, afin qu’elles continuent à servir des finalités plus intéressantes, plus métaphysiques et plus tendres.”

Voilà notre tâche.

Voilà notre combat.

À voir également

#BS2 : L’ÉLAN VITAL !

Bonjour tertoutes et tertous ! Le deuxième bulletin spécial est en ligne ! On vous parle comités locaux, regardez ce qui se fait par chez vous grâce à la carte intéractive des copains du Discord ! On discute de l'élan vital qui anime ce 5 mai et je...

#BS1 : COMITÉS STOP MACRON !

Arrêtez ce que vous faites ! On sort un bulletin spécial ! Pour vous tenir informer des aventures du 5 mai, on a décidé de lancer des bulletins spéciaux, aujourd'hui au coeur de l'action : les comités stop Macron ! Retrouvez notre appel au 5 mai, à...

Votre député,

votre voix

Restez informés de l’actualité de votre député. Un mail hebdomadaire avec des nouvelles sociales, économiques et parlementaires !

  • Ce champ n’est utilisé qu’à des fins de validation et devrait rester inchangé.
EHPAD : L’USINE À VIEUX was last modified: by