« Monsieur Macron doit maintenant partir »

Depuis vendredi, j’ai circulé dans mon département.
Je me suis rendu sur les ronds-points d’Amiens, de Flixecourt, d’Albert.
J’ai discuté durant des heures avec des « Gilets jaunes ».

Conformément à mon mandat, je viens rapporter ici, à Paris, devant l’Elysée, l’état d’esprit de mes concitoyens.
De la colère, on est passé à la rage.
L’orgueil du président de la République, sa surdité, son obstination, son absence de concessions sont une machine à haine.
Qu’ai-je entendu, durant deux jours ?

« Il va terminer comme Kennedy. »
« Si je le croise, tant pis, je monterai en prison. »
« Vous voyez la croix sur le terre-plein ? Il va finir pareil ».
Ces mots sont prononcés par des intérimaires, des retraités paisibles, des habitants ordinaires.

Et durant deux jours, je me suis appliqué à les tempérer.
A argumenter, à modérer : la violence ne mène à rien.

Mais c’est lui, le président de la République,
qui depuis dix-huit mois déchire la République.
C’est lui qui avec son arrogance déchire la France.
C’est lui qui met notre pays à feu et à sang.

« Macron démission! » : c’est le mot d’ordre entonné partout.
« Macron démission! », c’est proclamé en choeur sur tous les ronds-points.
« Macron démission », c’est inscrit au feutre sur des milliers de gilets.
« Macron démission », c’est réclamé par des pétitions.
Cette exigence de notre peuple, c’est mon mandat, c’est ma mission,
je viens la relayer ici, devant l’Elysée :

Que disent les Français que j’ai rencontrés ? Que Monsieur Emmanuel Macron doit maintenant partir.
Qu’il doit partir en auto, en moto, à cheval, en trottinette, en hélicoptère,
comme il veut, mais qu’il doit partir.
Qu’il doit partir avant de rendre notre pays fou, fou de rage, complètement fou.
Qu’il doit partir pour ramener la paix sociale, la concorde nationale.

La chienlit, c’est lui !

L’ « anarchie » règne aujourd’hui dans le pays, avec des barrages, des blocages, des blessés, et même deux morts. Mais quelle est la cause du désordre, aujourd’hui, sur les routes de France ?
Qui est le fauteur de troubles en chef ?
Il est à l’Elysée.
La chienlit, c’est lui !

Depuis dix-huit mois qu’il préside, Emmanuel Macron ne donne pas des « petits coups de canif au contrat social » : il le déchire, il s’assied dessus, il le piétine.

Comment ?
Par l’injustice de sa politique.
Par l’évidence de son injustice.
Par l’arrogance de son injustice.

Ses amis nantis,certes, ne l’avaient pas attendu pour prospérer. Les 500 premières fortunes, d’après Challenges, ont été multipliées par sept en vingt ans. Mais la mondialisation ne suffisant pas, il fallait que les décisions du jeune président renforcent, sans complexe, sans honte, ces inégalités.

Aussitôt aux affaires, voilà qu’il supprime l’Impôt de Solidarité sur la Fortune à ses « premiers de cordée », qu’il leur offre la flat tax sur un plateau, l’exit tax cette année, sans compter un Crédit Impôt CompétitivitéEmploi doublé. Sur eux, ça ruisselle. Ca ruisselle par dizaines de milliards.

Et en même temps, en même temps, voilà que tel un Robin des Bois à l’envers, il vient faire les poches des familles modestes, 5 € de gratté sur les APL des locataires, de la CSG sur les retraités, la fin des contrats aidés. Et enfin, cette taxe sur l’essence, goutte de pétrole qui fait déborder le vase des rancoeurs…

Il y ajoute le verbe, en plus, comme on verse du sel sur une plaie, à grand renfort de « gens qui ne sont rien », de « feignants », de« Gaulois réfractaires », de « vous n’avez qu’à traverser la rue » et autres « pognon de dingue », comme des provocations renouvelées. On croit que ça passe mais non, dans les esprits, ça laisse des traces : c’est plus que le « pouvoir d’achat », c’est l’orgueil qui est blessé. C’est un peuple qui se sent méprisé, humilié, par son président lui-même ! En démocratie !

Dans son délire de toute-puissance, le peuple n’est pas seul à sentir humilié, méprisé. Les maires également, les offices HLM, les syndicats, le Parlement, jusqu’à l’armée ! Plus rien, plus aucun « corps constitué » ne fait aujourd’hui tampon.

La chienlit, c’est lui !

Un grand merci à @monsieuralfred pour son talent !

Mon samedi jaune

Je suis un cahier de doléances ambulant, ce samedi 17 novembre, au milieu des gilets jaunes. C’est bien là ma place, c’est bien ça mon rôle.

« Oh! Un à la fois, je suis pas en stéréo! »
Sur le barrage « ouest », à Flixecourt, ce samedi 17 novembre, je suis assailli par les gilets jaunes. A mon oreille droite, un routier redoute pour son permis à points: « On vit dans le stress, dans la peur, avec tous les radars, le 80 kilomètres, ça met des familles dans la misère », dans la foulée il me cause de son fils: « Il faisait du juridique, pour devenir avocat, ou juge, mais nous on n’a plus les moyens de l’aider, on n’y arrive plus… Maintenant, il est entré chez Auchan. C’est un gâchis. » J’essaie de lui dire que c’est un gâchis pour lui, mais aussi pour le pays. J’essaie seulement.

Dans mon oreille gauche, une dame, cheveux blancs, qui a travaillé dans le bâtiment, qui a conduit un camion poubelle, qui a donné naissance à six enfants, me détaille sa retraite, 1013 €, sa Carsat, sa complémentaire, sa CSG, (je n’y comprends jamais rien, je fais toujours semblant, avant de poursuivre, et ça je comprends beaucoup mieux) :

« Je mange du pain et du lait, du pain et du lait… Et ma fille, elle habite Troyes, elle étudie la gestion des entreprises, son APL a baissé mais son loyer a augmenté ! Alors que l’autre avait promis que ça baisserait. Et je ne peux pas la soutenir, je suis à zéro, rien qu’aller la voir, en essence, en péages, ça me coûterait cent euros… »

Je suis un cahier de doléances ambulant, ce matin, « notez bien » qu’on me dit, « allez leur remonter à Paris », et je relève à la volée :

« On n’arrive pas à avoir 200 € pour payer le fioul, et ils veulent qu’on change notre cuve? »,
« Ma voisine, elle a préparé son contrôle technique, le nouveau, 1 500 € de réparations. Sa voiture, recalée. Elle pleurait »
« Je travaille dans le périscolaire, et là, cette rentrée, j’ai perdu sept heures. Je suis à 400 € par mois, toujours pas titulaire, après vingt ans d’ancienneté. »

On m’entoure, on m’enserre.
« Derrière la ligne jaune ! je gueule. Comme à La Poste! Et prenez votre ticket ! » Ca les fait marrer. Moi aussi, ça me fait marrer. Je suis bien, dans ce bain de foule. C’est ma place, c’est mon rôle, au milieu de ces gens, je ne me suis pas planté.

*

Ce sont des messages sur Facebook qui m’ont fait réagir, au départ. Genre : « Le 17, ce sera sans moi ! Pas avec les fachos ! » Des camarades de la CGT, de SUD, qui postaient ça. Et ça me semblait une cata. Eux poursuivaient : « Où ils étaient, les gilets jaunes, quand on manifestait contre la loi travail? Pour les retraites ? Pour les salaires ? Y a rien de plus important que le gasoil? »  Aie aie aie, ça sentait le snobisme de gauche, qui a raison avant le peuple, sans le peuple…
En rester à ma méthode, juste : l’enquête d’abord.
Ecouter.
Regarder.
Comprendre, essayer, s’y efforcer.
Avant de juger, du haut d’une estrade, dans le huis clos d’un studio.
Depuis vingt ans, on s’efforce de ne pas l’écouter, de ne pas la regarder, cette France-là, périphérique, loin du pouvoir, loin des médias, disqualifiée d’office : « beauf », « raciste », « populiste ». Et aujourd’hui, nouveau motif, « anti-écolo ».
Qu’ai-je entendu, qu’ai-je vu, donc, lors de cette balade sur les sept barrages de ma circonscription ? Voici mes petites notations.

8 h. Carrefour d’Amiens-Nord

Il fait encore nuit, presque. Au rond-point, les caddies servent à boucher les entrées. A peine descendu de moto, à la hâte, inquiet, j’interroge deux personnes, plutôt âgées : « Vous êtes là pour ?
– On vient de Flesselles.
– Mais vous êtes là pour ?
– Ah, c’est pas que pour le gasoil. C’est un ras-le-bol général. »

C’est l’expression qu’on va me répéter toute la journée.

9 h. Flixecourt.

Alors qu’on traverse un blocage, une grosse cylindrée – genre Laguna, Scénic, je sais pas -, immatriculée 76 (Seine-Maritime) tente de forcer. Un gilet jaune se jette sur le capot, pète le pare-brise. Un jeune gars plutôt bien sapé sort de la bagnole, et avec du cran : « On va faire un constat !
– Tu savais qu’il fallait pas forcer ! Pas rouler aujourd’hui !
– Je m’en fous.
– T’as les sous, toi !
– Vous aviez qu’à faire des études ! « 

Ca chauffe, après cette réplique.
Et ça m’évoque un sondage BVA, qui raconte ça : qui soutient ce mouvement ? Les ouvriers/employés, à 78 %. Les cadres, à 44 %. C’est rebelote la France du oui et la France du non de 2005.

10 h. Abbeville.

Sur le premier rond-point, à une sortie, une camionnette, avec une grosse sono, balance une chanson avec « patriotard » dedans : une ode à la Corrèze, rien de méchant mais identifié FN. Les coupes de cheveux sont un peu plus courtes qu’ailleurs, c’est le seul endroit où on me salue du bout des doigts…

Une dame : « C’est la première fois de ma vie que je manifeste, à 62 ans. Y a une quinzaine d’années, avec la pension invalidité, j’y arrivais encore. Mais là, je ne peux plus. »

Un homme: « J’aimerais bien, moi, avoir qu’à traverser la rue pour trouver du boulot, mais non, j’ai trente bornes à faire. Soixante aller-retour. Et pour le Smic, à 1200 €, c’est pas honteux ? »

Une femme: « Mon compagnon, il veut changer sa voiture, la banque ne lui prête pas, parce qu’il gagne 1 000 €. Mais Cofidis, eux, ils sont d’accord. Ca veut dire quoi ? Que pour l’ouvrier, on ne prête pas à 2 %, mais à 20 % oui ? »

Nolan, 24 ans, père de famille, voix chevrotante :

« J’étais en contrat aidé, dans un collège, et du jour au lendemain, ils m’ont arrêté. C’est le gouvernement, ils m’ont expliqué, ils n’en veulent plus. Ca m’a mis en colère, je me sens abandonné, et on est douze dans ce cas-là, douze jeunes, avec pas grand-chose comme bagages, l’école c’était pas mon truc, et j’avais pas tellement foi dans la République… Là, mon métier, je l’aimais… Et maintenant, ça m’a fragilisé, je suis précarisé, perdu. Y a des copains, c’est la délinquance derrière. »

11 h Flixecourt (sur le retour)

Partout, j’ai oublié de signaler, partout, des pancartes « Macron démission! », ou c’est inscrit sur les chasubles avec le doigt d’honneur. Et c’est le point commun, plus que le gasoil :

« Nous, si on veut du boulot, il faut cinq ans d’expérience. Mais eux, ils devraient vivre cinq ans à Etouvie, en HLM, avec le Smic et faire les 3 * 8 avant de devenir ministres… »

« Macron, quand il a passé le premier tour, pour aller fêter dans son restau de luxe, il a grillé tous les feux rouges. Alors qu’il était pas encore président… »

« Edouard Philippe, en rentrant du Havre, il roulait à 180 sur l’autoroute. »

« Combien qu’il y en a, de ministres, qui ont une voiture électrique? »

A deux reprises, c’est parti sur les immigrés: « A Calais, on leur paie le permis, me dit un retraité.
– C’est pas vrai, je corrige.
– C’est le responsable d’une association qui l’a dit.
– Ce sont des gens misérables, et au fond de vous, vous le savez. Il faut pas que les pauvres se déchirent entre eux, je fais la leçon. C’est pas eux qui vous coûtent des dizaines de milliards. Regardez en haut. »

13 h. Camon.

Ici, les bloqueurs sont de « Roquette », un fabricant de féculents, à Daours : « C’est moi qui ai lancé le truc, me raconte un jeune barbichu, à pantalon rouge. J’ai motivé les copains. C’est pas que l’essence, y a nos salaires surtout… »
Ca me paraît tellement symbolique: à la place de la grève, du conflit social dans la boîte, le conflit social s’est déplacé là, sur le bitume…

Evidemment, qu’il y a tout et son contraire, là-dedans.
C’est pas la pureté révolutionnaire.
Et qu’est-ce que ça donnera demain?
Mais aujourd’hui, déjà, aujourd’hui ça a existé, et jamais je n’aurais cru, comme député, vivre une journée comme ça, cette aventure de proximité, convoyé en Harley-Davidson (spéciale dédicace aux camarades motards, à Fabien, à Didier) sur les routes désertes de la Somme (pas toujours à 80 à l’heure…), avec, sur les bas-côtés, les couleurs d’automne, les arbres aux reflets mordorés.
Et c’est peut-être ce qui a motivé des bloqueurs, aussi : qu’il se passe quelque chose, enfin, dans cette France endormie.

Macron, c’est une machine à dégoûter les gens de l’écologie !

J’en serai le 17 novembre. Aux côtés de Jessica, auxiliaire de vie sociale. Dont les frais kilométriques ne sont pas remboursés quand elle se déplace d’une personne âgée à l’autre. Et qui chiffre :
– 17 euros de plus par mois pour l’essence,
– 9 euros de plus par mois pour le gaz,
– un contrôle technique à 257 euros.
Il y a dans ce pays des millions de gens qui comptent. Et après la virgule.

« Alors, tu fais quoi le 17 novembre ? »

Que penser des manifs prévues, le samedi 17 novembre, contre la hausse des carburants ?

Ma réponse, je l’ai trouvée dans une citation de Kevin Puisieux, de la Fondation pour la Nature et l’Homme, anciennement Fondation Nicolas Hulot :

« Sur les 9 ou 10 milliards de taxe carbone perçus en 2018, 1,8 milliard est destiné aux énergies renouvelables. Au-delà, plus grand-chose à voir avec la transition écologique. Trois milliards vont au Crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi (CICE), et pour le reste les ressources vont au budget général – un budget marqué en 2018 par le trou créé, entre autres, par la suppression de l’ISF et de ses 4 milliards d’euros de recettes. Mettez-vous dans la peau de nos concitoyens qui, à chaque foix qu’ils vont faire le plein, se disent qu’ils sont là pour renflouer des caisses vidées par des avantages consentis aux ménages les plus fortunés. Ce n’est ni logique, ni cohérent ! Et cela abîme la légitimité populaire de la taxe carbone, qui ne doit pas servir à boucher les trous d’un budget mal ficelé ! »

Concilier justice fiscale et impératif écologique n’a rien de facile.
Mais l’évidente injustice fiscale imposée par le président Macron, au service quotidien, manifeste, des plus riches, interdit tout progrès écologique. Comment ne pas, par exemple, commencer par taxer le kérosène des avions ?

Voilà pourquoi, le samedi 17 novembre, j’ai envie d’en être.
Pour voir au moins qui est là.
A quoi ça ressemble.
Qu’est-ce que ça dit de la France.

Et avant cela, mon désir démocratique serait le suivant : mettre dans une même pièce les initiateurs de ce mouvement, ces automobilistes en colère, et Kevin Puisieux, et des militants environnementalistes, et qu’ensemble ils se demandent, on se demande: comment on fait ? Comment on fait pour vivre, travailler, se déplacer, et néanmoins laisser une planète respirable à nos enfants ? Quel chemin on trouve ?
Je serais vraiment curieux d’un tel dialogue.

Les volontaires peuvent me contacter, et nous organiserons cet échange, à l’Assemblée nationale pourquoi pas.

(Rendons à César… La citation de Kevin Puisieux est extraite de Raphaël Glucksman, Les Enfants du vide.)

Procès Goodyear : c’est ça votre nouveau monde ?

Monsieur le Député François Ruffin interpelle Madame la Ministre du Travail sur la protection des salariés de multinationales.

Le jeudi 4 octobre, j’assistais au procès des ex-Goodyear.
Plus de 800 ex-salariés qui, après des années de luttes pour éviter que leur usine ne délocalise, contestent le motif économique de leur licenciement.

Pour la quatrième année consécutive, l’entreprise Goodyear termine son exercice avec plus d’un milliard de dollars de bénéfices. Le bilan de 2017 établit un nouveau record, avec + 8 %.

Dans ma région, nous avons eu les Contis, dans l’industrie du pneumatique eux aussi, également licenciés. Ils ont contesté le motif économique des licenciements, et la justice prud’homale a tranché en leur faveur. Après les Goodyear, ce sera bientôt le tour des Whirlpool.

Madame la Ministre, ces procès sont possibles, sont gagnables, car la justice prud’homale prend en compte le « périmètre du groupe ».
Ce sera dorénavant impossible.

Avec la promulgation des lois Macron du printemps 2017, les juges devront se limiter au périmètre de l’entreprise, de l’usine, de la filiale et non du groupe dans son ensemble.

Nous le savons, il est aisé pour une multinationale de rendre déficitaire une de ses filiales. En stoppant les investissements, en évacuant les bénéfices ailleurs dans la chaine de valeurs, avec ou sans l’aide de paradis fiscaux…

Lorsqu’on veut se débarrasser de son chien, on l’accuse d’avoir la rage.
Demain, il sera donc possible pour une multinationale faisant des bénéfices records à travers l’Europe, à travers le monde, de licencier pour motifs économiques des salariés français.
Voici votre nouveau monde.

Il s’agit de rétablir la confiance chez les investisseurs, nous a expliqué le gouvernement. Qu’en est-il de la confiance des salariés ? Des Français ?

Madame la Ministre, que comptez-vous faire pour protéger les salariés de ces multinationales ?
Comment combler cette béance dans la loi ?
Comment garantir un peu de justice sur terre, entre le pot de fer multinationale et le pot de terre salarial ?

Banlieue tour : « Il a réussi à joindre le bailleur ! » (par le collab’)

La semaine dernière, François faisait son « banlieue tour » en Seine-Saint-Denis. C’est une amie qui lui a proposé ce périple, de lui ouvrir son carnet d’adresses, et il a accepté parce que, ce monde-là, au-delà du périph’, en toute franchise, il le connaît peu, et mal.

« Le rural ouvrier, il dit, les villes de province, leurs quartiers populaires, ça va, j’ai des intuitions là-dessus. La banlieue parisienne, pas trop, et pourtant il faut : c’est le pays, aussi. C’en est même un coeur névralgique, du pays, par sa jeunesse, par sa misère et sa richesse, par le flux du Capital. »
Il fallait aller voir, sentir un peu.
Je l’ai donc accompagné durant deux jours, d’un ascenseur en panne à un club de foot, d’une mairie à une mosquée, de parents d’élèves inquiets en architectes novateurs. Avec un truc qui ressort: la distance, sinon la coupure, avec les institutions.
Mon récit de quelques bouts.

Monsieur Ascenseur

Fouad Ben Ahmed, c’est un peu le VRP de la misère. Très élégant, manteau noir, pantalon de costard, chaussures bien cirées, et une sacré gouaille, mi-éduc’, mi-politicien. On le retrouve à la cité de la Madeleine. Une dame, la quarantaine, teinture un peu fatiguée, nous raconte :

« Ça fait 10 ans, 15 ans, qu’on demande à avoir un ascenseur dans l’immeuble. L’année dernière, on a fait une pétition avec l’amicale des locataires. Pas eu de réponse… Alors que Fouad, lui, il a réussi à joindre quelqu’un de chez 3F ! ». Ca lui paraît un miracle, déjà, qu’il ait réussi à joindre le bailleur.
Fouad raconte : « Il y a 2 ans, en janvier, j’organise une paëlla républicaine et une femme, handicapée, qu’on avait invitée, ne vient pas. Pourquoi ? Parce que son ascenseur est en panne depuis un mois et demi, et que la réparation n’est pas programmée avant dans deux mois. Alors on s’est rendu dans le 92, au pied de Otis, la société d’ascenseur, pour faire une manif, on a communiqué sur les réseaux sociaux le numéro de téléphone pour que les gens les appellent en série. »

Et là, « en off, un technicien de chez Otis m’explique que les cartes mères de ascenseurs tombent toujours en panne parce que c’est du low cost, à cause des appels d’offres au rabais du bailleur ».

Depuis, Fouad a lancé, avec d’autres, le collectif « Plus sans ascenseur ». Objectif : identifier et résoudre les problèmes collectifs liés à l’habitat, donc bien sûr, entre autres, le problème des ascenseurs. Plus loin, il nous montre : « Dans cet immeuble, l’ascenseur est en panne depuis cinq ans… cinq ans ! Un mec est venu m’en parler au café, j’ai tapé à toutes les portes. » Y a pas que les ascenseurs. Abdul, un copain à Fouad, nous explique : « J’avais des problèmes chez moi, la merde de l’immeuble refluait dans mes canalisations, c’était épouvantable… Fouad s’est pointé à deux heures du mat’ pour nous aider, gueuler un gros coup. Mais Emmaüs Habitat s’est mis du béton dans les oreilles. »

Depuis, Fouad (membre du PS, on le signale par transparence) a noué des liens avec ce bailleur. C’est moins pire. Tandis qu’avec 3F, installé à Suresnes, dans l’autre banlieue, le 92, la distance demeure. Et pas que géographique.

Monsieur le maire

Nous voilà dans le Val d’Oise, « la Seine Saint Denis de la Seine Saint Denis », les pauvres repoussés plus loin. La commune a connu ses heures chaudes, ses émeutes, et depuis on n’y porte pas les médias dans le coeur. Aussi, le maire nous reçoit, mais sans désir aucun de publicité, avec garantie d’anonymat plutôt.

« Le problème, ici, sur le logement, ce n’est pas forcément le logement social, c’est surtout les copropriétés dégradées. Par exemple, on a une barre dans un état déplorable ».
Côté emploi ? « Il y en aurait, à l’aéroport de Roissy, mais c’est à dix kilomètres. Comment les gens font pour s’y rendre, vu le manque de transports publics ? A la place, il se développe tous les types d’économie informelle : il y a les mamas qui ouvrent leur fenêtre en rez-de-chaussée et qui vendent des plats cuisinés maison. Ou alors les espaces conviviaux sont squattés, parfois avec des chapiteaux, une grosse sono et de l’alcool à gogo, on fait payer l’accès à un jardin public. La dernière fois, c’était un pasteur d’une communauté afro-antillaise qui faisait une fête payante… Et puis le trafic de drogue, bien sûr. Mais que voulez-vous ? C’est la misère. Les gens se débrouillent. »

Et la police ? « Après les émeutes, durant quelques années, c’est vraiment resté tendu, mais grâce à une mobilisation citoyenne et grâce au travail acharné d’un commissaire pour tisser du lien entre habitants et policiers, ça va mieux. »

Les parents d’élèves

Au siège de la FCPE93, à Bondy, les parents d’élèves nous accueillent. Karima nous passe sa pétition : « Il manque un professeur de mathématique pour assurer les cours dans le collège de ma fille, à Pavillon-sous-bois. Le prof s’est mis en arrêt maladie le lendemain de la rentrée, ça fait 3 semaines que plusieurs classes, dont celle de ma fille, n’ont eu aucun cours de math. » On lit : « Nous sommes lassés d’entendre que le viviers de professeurs en Seine-Saint-Denis ne permet pas de garantir leur remplacement ». On calcule, il manque peut-être 300-400 profs.

Alixe est énervée. Contre le rectorat. Mais contre la drogue, aussi: « C’est pas qu’un problème de sécurité, c’est un problème de santé publique ! On va se taper des troubles psychiatrique, des gamins qui font des AVC, ou qui ont des poumons pourris, à force de fumer de la merde… Je sais pas s’il faut légaliser ou quoi, mais c’est un gros souci. » A Pantin, un parent témoigne que le recrutement a lieu à la sortie du collège. « Les dealers, ils traînent à la sortie et ils disent ‘tu veux pas te faire 20€’… Alors, avec les parents et les riverains, on s’organise, au moment stratégique, on vient, on occupe l’espace public. Ça ne fait que décaler le problème mais au moins, ce n’est plus à la sortie du collège. »

En gros, notre modeste sentiment, après 48 h, au terme d’une visite expresse : les soucis sont plus aigus ici, de drogue, de prostitution des mineurs, de tension avec les policiers. Mais avec, aussi, surtout, des soucis qu’on retrouve ailleurs : de logement, d’emploi, d’éducation. Des inquiétudes, pour le coup, partagées avec les villes de province, leurs quartiers populaires, ou le rural ouvrier.